Le parcours de Fatema Binet Ouakka témoigne d’une volonté constante de faire dialoguer les savoirs, les cultures et les expériences, dans une démarche où la cohérence n’exclut ni le doute ni la transformation.

La paix ne relève jamais de l’évidence. Elle ne s’inscrit ni dans la continuité mécanique de l’histoire ni dans l’illusion d’un progrès linéaire. Elle n’est pas un héritage transmissible sans effort, encore moins une récompense durable accordée aux sociétés qui s’en réclament. Elle procède d’une élaboration lente, patiente, presque organique, comparable à l’action silencieuse de l’eau sur la pierre : imperceptible à l’instant, irréversible sur la durée. Elle exige une vigilance constante — celle du scientifique attentif aux lignes de fracture, du penseur conscient des conséquences de chaque acte, et de l’artiste capable de pressentir ce qui ne peut être formulé autrement que par la forme, le rythme ou la matière. La paix se façonne dans une substance instable, mouvante comme l’océan, traversée de forces antagonistes, toujours menacée de rupture sous la pression des vents de l’histoire.

Elle s’élabore à travers un langage lucide quant à sa propre fragilité. Un langage poreux, exposé, vulnérable, conscient de pouvoir se fissurer au contact du réel, mais qui persiste néanmoins à chercher le sens. Ces mots, précaires mais nécessaires, tentent de maintenir un lien ténu entre l’expérience vécue et l’horizon du possible, entre la mémoire des blessures et l’appel d’un ciel encore ouvert. Ainsi comprise, la paix ne se présente pas comme un état figé, mais comme un geste — un geste humain, délibéré, toujours recommencé. Un geste porté par des mains tremblantes, façonnées par l’excès de l’histoire, par ce trop-plein d’avoir tenu, perdu, serré, lâché, puis retrouvé appui sur la terre.

Ce geste s’adresse d’abord à des corps éprouvés. Des corps traversés par la mémoire de la violence, marqués comme la terre après l’incendie, porteurs de traces invisibles mais persistantes. Ils savent que la paix peut se dissoudre à la moindre rumeur de haine, au moindre frémissement de peur, à la réactivation d’un souvenir encore incandescent. Elle ne se nourrit d’aucune illusion quant à sa durée ni à sa solidité. Elle accepte sa précarité constitutive, comme l’eau consent à ne jamais conserver une forme unique. Elle se reconnaît comme une présence fragile, déposée dans un monde qui la conteste sans cesse, parfois avec brutalité. Elle ne promet ni protection absolue ni rédemption immédiate ; elle se donne comme une tension maintenue, une veille intérieure, un feu contenu qui éclaire sans ravager.

Ainsi entendue, la paix ne saurait être confondue avec le silence. Elle n’est ni l’absence de bruit, ni le calme imposé par la domination, ni la suspension artificielle des conflits. Elle relève plutôt d’un tumulte intérieur pacifié : un vacarme qui apprend à respirer sans s’abolir, à l’image de l’océan qui gronde sans détruire ses propres rives. Elle est une force retenue, une énergie maîtrisée, un feu discipliné par la conscience. Elle est un combat qui choisit de ne pas se déployer dans la destruction. Elle réside dans ce regard qui, ayant tout vu, refuse pourtant de céder à la haine ; dans cette lucidité qui connaît les capacités de cruauté, d’oubli et d’anéantissement de l’humain, mais qui persiste à ne pas s’y identifier.

Car la paix est lucide, parfois jusqu’à l’inconfort. Elle sait qu’elle doit se travestir pour survivre, qu’elle emprunte les apparences de la normalité afin de continuer à cheminer parmi les ruines. Elle signe des trêves incertaines sur des terres encore chargées de colère, s’installe entre deux cris, entre deux bombardements de mémoire. Elle n’a rien de pur ni d’héroïque : elle est fatiguée, érodée, travaillée par le doute, exposée à la chute. Mais c’est précisément cette imperfection qui l’arrache à l’abstraction et la rend profondément humaine – donc vivante, donc praticable.

Croire en la paix ne relève alors en rien de la naïveté. C’est un acte de résistance, au sens le plus exigeant et le plus intime du terme. Une résistance éthique, intérieure, presque silencieuse, semblable aux racines qui, dans l’obscurité, maintiennent l’arbre debout face aux tempêtes. Croire en la paix, c’est refuser que la violence détienne le dernier mot ; refuser que la douleur devienne une identité assignée ; refuser que l’histoire — intime ou collective — enferme l’individu dans la seule figure de la blessure. C’est avancer sur une terre fissurée, les pieds meurtris mais l’axe intérieur intact, et affirmer, face au monde comme face à soi-même, que l’on ne deviendra pas ce qui a blessé.

Dans cette perspective, la paix se révèle comme une pratique quotidienne, d’une modestie presque artisanale. Elle se façonne jour après jour par des gestes simples, des paroles mesurées, des silences habités. Elle se transmet comme un héritage fragile, confié à des mains attentives, dans la pleine conscience de sa vulnérabilité. Elle relève moins de la proclamation que de la transmission, moins de l’éclat que de la persévérance. Elle est semblable à la lumière de l’aube : jamais spectaculaire, toujours essentielle. Elle n’est jamais acquise, toujours menacée de disparition, et pourtant elle persiste.

La paix n’est donc pas le silence : elle est vacarme. Un vacarme habité, orienté, traversé de souffle et de sens. Un chaos qui choisit la vie plutôt que la répétition de la mort. Elle est peut-être une illusion – mais une illusion consciente, tenace, enracinée, profondément humaine. Et c’est peut-être dans cette illusion assumée que réside son origine véritable : non comme promesse abstraite ou horizon lointain, mais comme acte de foi lucide dans la capacité de l’humain à se relever sans renoncer à sa dignité, à civiliser sans dominer, à embraser sans consumer, à irriguer sans noyer, et à habiter le monde – enfin – sans le détruire.

Rendre ce monde habitable, passe par la reconnaissance de la place qu’occupent l’art et les artistes dans toutes les civilisations. Trop souvent considéré comme accessoire ou futile, l’art est pourtant un porteur d’humanisme, de beauté et de transmission…

Dans ce monde de l’art, il est des femmes dont l’engagement ne se proclame pas à grand renfort de manifestes, mais se révèle dans la profondeur de leur écoute, la constance de leurs actes et la clarté silencieuse de leur vision. Leur action s’inscrit dans la durée, à la manière d’un travail souterrain qui transforme lentement mais durablement le paysage humain. Fatema Binet Ouakka appartient à cette lignée de figures contemporaines qui œuvrent patiemment à relier les êtres, les générations et les savoirs, convaincues que la connaissance n’a de valeur que si elle circule, se partage et s’émancipe.

Il est des trajectoires qui s’imposent non par l’éclat, mais par leur densité intérieure. Celle de Fatema Binet Ouakka appartient à cette lignée rare où pensée, action et éthique avancent d’un même pas. Sa création picturale révèle un rapport intime au monde où le geste précède le mot, où la matière devient mémoire active, où la couleur porte la trace d’un passage.

Originaire de la région de Fès, née au sein d’une famille amazighe, des Aït Sadden, elle porte une mémoire ancestrale qu’elle ne fige pas, mais transforme. Une mémoire dense, minérale, qui ne s’impose pas mais qui irrigue en profondeur son œuvre artistique et littéraire.

Dans son œuvre picturale comme dans son écriture, elle explore la liberté, la dignité, la transmission et la renaissance. Créer, pour elle, n’est ni échappatoire ni ornement : c’est une manière responsable d’habiter le monde.

Dans son roman « Tunaruz , la porteuse d’espérance  » comme dans sa peinture, oscillant entre abstraction et semi-figuration, elle explore inlassablement les thèmes de la liberté, de la dignité, de la transmission et de la renaissance. La création devient alors un acte de résistance intérieure, une manière de tenir debout face aux fractures du monde, mais aussi un appel ouvert à l’universel, à ce qui relie les êtres au-delà des frontières visibles.

En unissant les dimensions sensibles, éthiques et intellectuelles de l’existence, elle contribue à maintenir vivante l’idée que la dignité humaine n’est pas un acquis figé, mais un bien commun à cultiver, à transmettre et à rendre accessible. Dans cette dynamique, créer, transmettre et relier ne sont plus des actes distincts, mais les trois mouvements d’un même souffle – un souffle qui traverse l’individu pour rejoindre le collectif, et qui fait de l’art, de la pensée et de la relation humaine les vecteurs d’une liberté toujours à réinventer.

À la manière d’une présence bienveillante – à la fois ferme dans sa détermination et douce dans son geste – elle avance auprès des plus jeunes avec une vigilance qui protège sans enfermer. Sa responsabilité n’est jamais autoritaire : elle est une veille patiente, une main posée sur l’épaule du devenir. Elle sait écouter la jeunesse dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus incandescent : ses hésitations tremblées, ses élans brûlants, ses colères mal formulées, ses silences lourds de questions. Elle accueille sans juger, sans réduire, sans dominer. Cette écoute véritable – rare et exigeante – constitue la pierre angulaire de son engagement : reconnaître chaque être humain sa singularité irréductible et lui ouvrir, pas à pas, un passage vers la connaissance, la liberté intérieure et l’émancipation consciente.

 

L’action de Fatema Binet Ouakka s’inscrit avec constance dans la recherche de la parité entre les femmes et les hommes, non comme un slogan figé ni comme une posture idéologique, mais comme une nécessité profonde, presque biologique, d’équilibre et de justice. Pour elle, l’égalité ne s’énonce pas comme une loi abstraite : elle se façonne lentement, dans la durée, par l’éducation, la transmission des savoirs, le partage des expériences et la reconnaissance effective des droits fondamentaux. Droits des femmes, des hommes, indissociables les uns des autres, enracinés au cœur même des sociétés, quelles que soient leurs structures, leurs héritages ou leurs traditions. Là où l’égalité progresse, la société respire; là où elle recule, quelque chose s’asphyxie.

Convaincue de la puissance silencieuse de la parole transmise – du bouche-à-oreille, de la mémoire partagée, de la connaissance qui circule d’une génération à l’autre comme une onde – elle défend une liberté d’expression indissociable de la liberté de penser, de chercher, de travailler et de créer. Le savoir, selon elle, n’est ni un privilège réservé à une élite ni une frontière dressée entre les êtres. Il est une lumière mobile, une clarté destinée à se diffuser, à traverser les âges, les cultures et les corps, sans distinction d’origine, d’âge ou de condition. Refuser sa circulation, c’est obscurcir le monde.

Femme d’action autant que bâtisseuse d’idées, elle évolue au carrefour des disciplines, des cultures et des sensibilités. Elle écoute les avancées de la science avec la même attention qu’elle honore les héritages de la tradition. Elle se tient précisément à ce point de tension fertile où dialoguent la recherche et l’éthique, l’innovation et la mémoire, la transmission et la responsabilité humaine. Sa modernité n’est jamais une rupture brutale : elle est une interrogation lucide du passé, un éclairage critique qui rend la mémoire active, féconde, capable d’engendrer l’avenir.

Son parcours professionnel l’a conduite à développer une rigueur intellectuelle nourrie par l’observation, l’analyse et la compréhension globale de l’être humain – corps, esprit et relations confondus. Aujourd’hui, elle conçoit la transmission comme un acte fondamental de liberté. Enseigner, pour elle, ce n’est pas remplir des esprits, mais éveiller des consciences ; ce n’est pas imposer des réponses, mais former des regards critiques ; ce n’est pas produire de l’obéissance, mais encourager l’autonomie de pensée, la responsabilité et le respect mutuel. Enseigner la connaissance et le sens critique, c’est préparer des citoyens capables de discernement, de solidarité et d’humanité, aptes à habiter le monde sans le détruire.

L’expérience professionnelle engagée sur la scène internationale, lorsque l’art et la pensée se mettent au service des peuples, ne procède jamais d’un itinéraire rectiligne. Elle se déploie comme une traversée complexe de forces invisibles, faite de tensions contraires, de résistances muettes et d’attractions silencieuses. Elle ne progresse ni par conquête ni par rupture nette, mais par glissements successifs, par déplacements subtils où chaque lieu continue de vibrer dans l’autre, sans jamais s’effacer.

Le parcours de Fatema Binet Ouakka s’inscrit pleinement dans cette dynamique non linéaire. Il dessine une géographie à la fois intérieure et extérieure, fil entre le Maroc et Paris, entre des territoires que tout semble opposer mais que relie une trame plus profonde, presque tellurique : celle du travail au contact du réel, de l’expérience incarnée et d’une attention constante portée à la matérialité de l’engagement humain. Ici, le déplacement n’est jamais arrachement ; il est continuité transformée, onde persistante, mémoire en mouvement.

Rien, dans cette trajectoire, ne relève de la progression spectaculaire ou de l’ascension linéaire. Elle s’inscrit dans l’épaisseur du temps long, dans la répétition patiente des gestes, dans l’alternance éprouvante entre saturation et silence. Le travail y est parfois excès – accumulation de responsabilités, superposition de voix, flux incessants de sollicitations – parfois vide apparent, zone de retrait inconfortable où quelque chose, en profondeur, se recompose. Cette oscillation, presque physiologique, forge une intelligence du terrain : une intelligence incarnée, attentive aux rythmes humains autant qu’aux contraintes structurelles, consciente que toute organisation est aussi un organisme fragile.

Au Maroc, dès les premières expériences, Fatema Binet Ouakka s’engage au cœur des projets non comme simple exécutante, mais comme architecte patiente de leurs devenirs. Elle accompagne les processus depuis leur intuition originelle jusqu’à leur déploiement concret, traversant les phases de coordination, de production et de négociation constante avec les résistances du réel. Ce travail est précis, tactile, presque manuel. Il forge une connaissance fine des dynamiques locales, des temporalités collectives et des équilibres instables qui soutiennent tout ce que l’homme entreprend. Elle y apprend que l’action n’est jamais pure énergie ni simple volonté, mais aussi attente, fatigue, friction, parfois ennui – et que ces états, loin d’être des failles, constituent la matière même du travail vivant.

De cette immersion prolongée naît une rigueur méthodique qui ne s’oppose jamais à la sensibilité. Une capacité rare à tenir ensemble l’organisation et l’écoute, la structure et l’intuition. Habiter un projet sans s’y dissoudre, agir sans perdre la distance nécessaire à la pensée : cette posture ne relève pas d’un principe abstrait, mais d’une discipline intérieure façonnée par l’expérience, l’erreur acceptée et le temps accordé à comprendre plutôt qu’à produire.

L’arrivée à Paris introduit une inflexion décisive. Le paysage change, l’environnement devient international, les temporalités s’accélèrent, La profusion des sollicitations y côtoie une forme de silence paradoxal : celui des grandes structures, où l’abondance d’informations peut engendrer une vacuité de sens. Confrontée à des projets d’envergure et à des systèmes institutionnels complexes, Fatema Binet Ouakka élargit son champ de compétences et affine son regard critique sur les mécanismes de production, de légitimation et de circulation des projets. Elle observe, relie, analyse – non pour juger, mais pour comprendre, pour saisir les logiques invisibles qui organisent le visible.

Cette immersion ne gomme rien du passé ; elle le met en tension. Les expériences marocaines résonnent dans le contexte parisien, le ralentissement intérieur dialogue avec l’accélération des processus. Face à la saturation informationnelle, elle cultive des espaces de retrait et de pensée lente, où l’analyse retrouve sa profondeur. Dans cet entre-deux – entre exposition et silence, intensité et retrait – se dessine une posture souple, réactive, mais jamais instrumentalisée.

Ici, le déplacement n’est jamais rupture franche ; il est glissement, translation lente, comme une onde qui se propage sans effacer son point d’origine. Chaque lieu continue de vibrer dans l’autre.

Ainsi se construit une pratique fondée sur la continuité plutôt que sur la juxtaposition, sur la traduction plutôt que sur l’imposition. Relier plutôt que segmenter. Le parcours de Fatema Binet Ouakka témoigne d’une volonté constante de faire dialoguer les savoirs, les cultures et les expériences, dans une démarche où la cohérence n’exclut ni le doute ni la transformation.

À cette trajectoire répond une résonance humaine et artistique incarnée par Yé Lassina Coulibaly, citoyen du monde attentif aux peuples et à leurs expressions culturelles. Sa voix rappelle que toute vérité n’a pas vocation à être exposée sans précaution, et que les relations humaines ne servent pas seulement à survivre, mais à se comprendre, à se protéger, à demeurer unis. Parfois, vouloir tout savoir fracture ce que le silence préservait.

Le cœur de l’homme et son génie artistique parlent une langue commune : celle de l’harmonie. Depuis l’aube des temps, l’art – et plus encore la musique – constitue l’un des chemins les plus tangibles vers la transcendance. Il accompagne l’humanité comme un héritage sacré, transmis de génération en génération, destiné à traverser l’éphémère et à frôler l’éternité. Écouter ensemble la voix des enfants, des anciens, des travailleurs, des malades, la voix multiple et parfois dissonante des peuples : voilà ce qui élève.

Dans cette écoute partagée, dans cette attention accordée à la pluralité des souffles humains, le travail trouve son sens le plus profond. Il devient non seulement action, mais résonance ; non seulement engagement, mais lien. Et c’est dans cet équilibre toujours instable – entre rigueur et sensibilité, lucidité et espérance, silence et parole – que s’inscrit un chemin professionnel qui ne cherche pas la domination, mais l’accord, et qui avance, non par conquête, mais par justesse.

L’art plastique et la musique : forces vitales et principes pacifiques

Dans les sociétés d’Afrique noire et du Maghreb, l’art plastique et la musique ne se contentent pas d’orner le monde : ils le civilisent. Ils agissent comme des sciences sensibles, des savoirs incarnés capables de maintenir l’équilibre fragile entre excès et manque, entre tumulte et silence habité. Présents au cœur du quotidien, les formes et les sons accompagnent les gestes modestes comme les rites fondateurs, prennent le relais lorsque la parole s’épuise et contiennent la douleur lorsque le langage échoue.

La musique pulse, répète, apaise ; l’art plastique fixe, trace, résiste. Ensemble, ils offrent à l’humain un espace de respiration, un intervalle où la pensée peut se déposer sans se dissoudre. Alors oui, ils ne divertissent pas seulement : ils structurent, ils soignent, ils éveillent.

L’artiste – plasticien ou musicien – apparaît alors comme un penseur en action. Observateur méthodique du réel et guetteur de l’invisible, il transforme la matière sociale en expérience intelligible. Son travail relève moins de l’évasion que de la confrontation sans violence, où la dignité humaine devient méthode et la beauté, hypothèse de survie.

Dans les villages comme dans les villes, l’art circule. Il traverse les territoires, relie lenteur et vitesse, mémoire et mutation. Il devient passerelle vivante entre les périphéries et les centres, entre traditions et modernité. Il ne comble pas les fractures : il les rend lisibles, sensibles, partageables.

Dans la société contemporaine, l’art plastique et la musique se tiennent sur une ligne de crête entre sensibilité humaine et rationalité scientifique. Là où la science mesure et modélise, l’art perçoit et interroge. Ensemble, ils éclairent les transformations du monde. L’imaginaire, richesse irréductible, résiste aux logiques de rentabilité et d’obsolescence. Il ouvre un espace critique partagé, où chacun peut reconnaître une part de lui-même dans le regard de l’autre.

L’art n’est ni luxe ni divertissement : il est nécessité vitale. Là où il manque, quelque chose s’asphyxie. Là où il circule, une société respire

L’art plastique contemporain d’Afrique noire et du Maghreb s’élève comme une surface réfléchissante dense, parfois rugueuse, où les sociétés contemplent leurs fractures autant que leurs forces. Il ne flatte pas le regard : il l’exige. Le plasticien y engage la matière comme on engage la mémoire collective — avec précaution et audace, avec une conscience aiguë des strates accumulées par l’histoire. Pigments, métaux, tissus, fragments numériques ou objets recyclés deviennent les vecteurs d’une pensée incarnée, où se croisent tensions identitaires, récits de migrations, violences anciennes et contemporaines, mais aussi les gestes discrets de la résilience et les surgissements obstinés de l’espérance.

L’œuvre plastique ne se place jamais en surplomb de la vie. Elle en procède. Elle naît dans la poussière des rues, dans le tumulte des marchés, dans les silences habités de la transmission, dans le rapport charnel à la terre, au corps, au temps cyclique et au temps brisé. Chaque forme élaborée, chaque surface travaillée porte une charge sensorielle – le poids, la texture, la couleur, la rugosité ou la transparence – qui parle avant les mots. L’œuvre devient alors un message muet mais insistant, une invitation à déplacer le regard, à désapprendre les évidences, à réapprendre à voir ce qui, jusque-là, se tenait dans l’angle mort.

En cela, l’art plastique s’affirme comme une forme de résistance non violente, mais profondément subversive. Il dénonce sans fracas, questionne sans annihiler, trouble sans contraindre. Son action est lente, presque géologique : elle agit par dévoilement progressif, par associations symboliques, par reconstruction patiente du sens. Là où le discours s’épuise ou se durcit, l’image ouvre un espace de pensée plus vaste, où le spectateur devient à son tour interprète et acteur.

L’artiste plasticien assume dès lors une responsabilité qui dépasse la seule sphère esthétique. Il agit comme un passeur entre les temporalités et les dimensions du réel : reliant le passé enfoui au présent mouvant, le visible à l’invisible, le sacré aux gestes ordinaires. En inscrivant sa création dans une continuité culturelle vivante, il rend possible un dialogue avec l’universel qui ne soit ni effacement ni dilution, mais tension féconde. Ainsi, l’art plastique ne se contente pas de représenter le monde : il contribue à le maintenir ouvert, pensable et profondément humain.

La musique : souffle continu et mémoire vibrante des peuples

La musique, dans les sociétés d’Afrique noire et du Maghreb, ne se contente pas d’exister : elle respire. Elle circule comme l’air entre les corps, se glisse dans les gestes quotidiens, épouse la cadence des saisons et accompagne le battement intime des existences. Elle est présente au lever du jour comme à la tombée de la nuit, dans l’effort des mains au travail comme dans l’abandon des corps à la danse, dans le tumulte des fêtes comme dans le silence dense du recueillement. Elle n’est jamais décorative ; elle est organique, nécessaire, vitale.

Dans cette continuité sonore, le musicien devient bien plus qu’un interprète. Il est passeur de mémoire, architecte invisible du lien social, médiateur entre le visible et l’invisible. Par son art, il capte les vibrations du monde, les tensions de son époque, les espérances enfouies, et les transforme en formes audibles. Il est à la fois témoin et acteur, ancré dans le présent mais relié à la longue durée, attentif aux fractures sociales comme aux élans de fraternité.

La musique agit ici comme une mémoire vivante, comparable à un système nerveux collectif. Elle archive sans figer, transmet sans fossiliser. Elle conserve l’histoire des peuples – conquêtes, exils, résistances, renaissances – tout en la réinterprétant à chaque génération. Elle enseigne les valeurs, rappelle les lois morales, transmet les sagesses spirituelles, non par l’abstraction, mais par l’émotion incarnée, par la vibration qui touche le corps avant d’atteindre l’esprit.

Les musiciens contemporains, loin de rompre ce fil, l’étirent et le renforcent. Ils puisent dans les rythmes anciens – pulsations telluriques, modes ancestraux, polyrythmies complexes – pour les faire dialoguer avec les sonorités électroniques, urbaines ou globalisées. Ce métissage sonore obéit à une logique presque biologique : adaptation sans reniement, mutation sans perte d’identité. Il ne s’agit pas d’un effacement du passé, mais d’une continuité créatrice, capable de parler aux jeunesses d’aujourd’hui sans trahir l’âme collective.

Par la densité de ses paroles et la force de ses mélodies, la musique devient aussi un espace critique. Elle dénonce l’injustice lorsque le langage politique échoue, apaise les douleurs que les institutions ignorent, célèbre la dignité humaine face aux systèmes d’oppression. Elle rappelle, avec une persistance obstinée, la nécessité du vivre-ensemble, la fragilité du lien social, la valeur irremplaçable de chaque existence. Là où les discours idéologiques fragmentent, elle rassemble ; là où la violence écrase, elle élève ; là où les blessures sont invisibles, elle soigne par résonance. En ce sens, la musique s’affirme comme une arme pacifique, silencieuse mais redoutablement efficace, au service de la cohésion et de la paix.

Ainsi, en Afrique noire comme dans le Maghreb, la musique et les arts plastiques affirment, avec une constance presque obstinée, leur mission essentielle : être des forces de vie, des puissances de paix, des armes symboliques mises au service de la mémoire, de la dignité humaine et de l’avenir commun.

Les passerelles culturelles entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest sont nombreuses et toujours vivantes. Je peux en témoigner personnellement par la programmation de mon Ensemble Yé Lassina Coulibaly et Yan Kadi Faso au Festival de musique Mawazine de Rabat, il y a quelques années, sur invitation officielle de Françoise Gründ et Chérif Khaznadar.

Au Maroc comme en Afrique de l’Ouest, le patrimoine culturel ne saurait être envisagé comme la simple survivance d’un passé révolu, conservé dans les archives de l’histoire ou figé dans une conception immobile de la tradition. Il constitue, au contraire, une matière vivante et dynamique, un système en perpétuelle transformation où s’articulent mémoire, création et devenir. La culture agit ici comme une conscience collective en constante recomposition, façonnée par la transmission intergénérationnelle, l’expérience du temps long et la capacité des peuples à transformer l’héritage reçu en formes nouvelles de pensée et d’expression. Elle ne se limite pas à la conservation : elle interprète, interroge et engage.

Depuis des millénaires, le Maroc et l’Afrique de l’Ouest sont reliés par une histoire dense et continue, marquée par des migrations, des échanges spirituels, des circulations intellectuelles et des interactions artistiques. Bien avant l’émergence des frontières modernes, les routes transsahariennes dessinaient une véritable géographie du sens, reliant le Nord et l’Ouest du continent africain à travers des flux de savoirs, de croyances, de pratiques esthétiques et de visions du monde. Ces itinéraires n’étaient pas uniquement commerciaux : ils constituaient des axes de pensée et de transmission, des espaces où se forgeaient des cosmologies partagées et une conscience africaine fondée sur l’échange, l’interdépendance et la reconnaissance mutuelle.

Au cœur de cette relation historique se manifeste une vérité fondamentale : le peuple parle par l’art. Celui-ci n’est ni un luxe ni un simple ornement social, mais un langage essentiel, une parole collective qui traverse les frontières linguistiques, sociales et géographiques. La parole africaine, porteuse de valeurs d’écriture telles que la mémoire, l’oralité, la sagesse, la transmission, la résistance et l’humanisme, constitue à la fois une archive vivante du passé, un marqueur identitaire et une affirmation irréductible de la dignité humaine. Par l’art, le peuple inscrit son existence dans le temps long, oppose une forme durable à l’oubli et fait entendre une voix là où le silence menace.

L’artisanat, au Maroc comme en Afrique de l’Ouest, incarne de manière particulièrement éloquente cette parole populaire. Tapis, poteries, bijoux, textiles, cuirs travaillés, sculptures sur bois et motifs décoratifs ne relèvent jamais d’une simple fonction utilitaire. Chaque objet constitue un texte silencieux, porteur de récits, de savoir-faire ancestraux et de systèmes symboliques complexes. Il exprime une relation singulière au monde : à la nature, au sacré, au temps cyclique et à la transmission des connaissances. L’objet artisanal concentre ainsi une densité culturelle remarquable tout en représentant une ressource économique stratégique, capable de soutenir le développement local, de favoriser l’innovation sociale et d’inscrire le patrimoine africain dans les circuits mondiaux sans en altérer le sens profond.

La musique et la danse prolongent cette expression dans le registre du corps et du rythme. Elles ne relèvent pas du simple divertissement, mais remplissent des fonctions sociales, spirituelles et symboliques essentielles. Des danses traditionnelles marocaines aux architectures rythmiques de l’Afrique de l’Ouest, le corps devient un lieu de mémoire, un instrument de narration et un espace de cohésion sociale. La musique, portée par les voix, les harmonies et les instruments à cordes, crée un champ de résonance collective où les individus se rassemblent, célèbrent la vie, honorent les ancêtres et affirment leur appartenance à une histoire partagée. Des chants gnawa aux traditions mandingues se déploie une continuité culturelle africaine fondée sur l’écoute, la participation et le métissage, dans laquelle l’individu s’inscrit toujours en relation avec autrui. Les sciences humaines et sociales reconnaissent aujourd’hui que ces pratiques favorisent la synchronisation sociale et contribuent à l’équilibre psychologique des sociétés.

Dans le contexte contemporain, les festivals culturels organisés au Maroc et en Afrique de l’Ouest jouent un rôle central dans la réactivation de ce dialogue ancien. Ils constituent des espaces de reconnaissance, de visibilité et de valorisation identitaire, tout en s’inscrivant dans une économie culturelle mondialisée. Musique, cinéma, théâtre, danse et arts visuels y deviennent des langages partagés, capables de réunir des publics africains et internationaux, de susciter des collaborations transcontinentales et de produire une image de l’Afrique affranchie des stéréotypes réducteurs. Ces manifestations affirment la capacité du continent à créer, à innover et à dialoguer avec le monde sans renoncer à sa singularité historique et culturelle.

 

La littérature orale et la poésie constituent un autre pilier fondamental de ce patrimoine commun. Contes, mythes, proverbes et épopées ne sont pas de simples récits de divertissement : ils forment de véritables systèmes de transmission cognitive, éthique et philosophique. À travers eux se diffusent les valeurs essentielles du peuple — solidarité, respect, sagesse, résilience et humanité — qui structurent l’imaginaire collectif et orientent les comportements sociaux. Portée par la voix des conteurs, des poètes et des passeurs de mémoire, cette parole traverse le temps et rappelle que la culture africaine repose sur la puissance du verbe, sur le sens partagé et sur l’acte de transmission, aujourd’hui reconnus comme fondamentaux dans la construction des identités et des sociétés.

Les arts visuels, le théâtre et le cinéma prolongent cette tradition dans des formes contemporaines, offrant de nouvelles grilles de lecture des réalités sociales, des tensions, des fractures et des espérances du peuple. Ils permettent de penser le présent, de questionner les injustices et d’imaginer des futurs possibles. La comédie, en particulier, occupe une place singulière en tant qu’outil de régulation sociale et de rapprochement humain : par le rire, elle ouvre un espace de lucidité, favorise la critique sans violence et crée des liens émotionnels durables, contribuant ainsi à une conscience collective plus apaisée et plus solidaire.

Ainsi, le Maroc et l’Afrique de l’Ouest dessinent un modèle exemplaire d’échange culturel fondé sur le respect, la créativité et la fierté africaine. La culture y devient un levier stratégique de développement durable, capable de soutenir l’émergence d’une économie créative génératrice d’emplois, de compétences et de reconnaissance internationale. Cette richesse vivante ne relie pas seulement les territoires africains entre eux : elle ouvre également des passerelles fécondes avec le reste du monde.

Dans un contexte global marqué par les mutations numériques, les avancées technologiques et les transformations sociales profondes, le patrimoine culturel africain demeure une force structurante. Il accompagne l’évolution des sociétés sans dissoudre leur identité, préserve la mémoire tout en nourrissant l’innovation et rappelle que l’humanité se construit autant par la technique que par le sens. Par l’art et la culture, le peuple continue d’affirmer sa place dans l’histoire commune et de bâtir un avenir fondé sur le dialogue, la créativité et la dignité humaine. L’humanité a aujourd’hui besoin de la voix de la jeunesse africaine, porteuse de sens, de responsabilité et d’espérance.

Fatema Binet Ouakka, c’est la voix d’une humanité en veille

Son engagement en faveur de la transmission, de la parité, de la circulation libre des savoirs et de l’émancipation consciente inscrit son action dans une éthique vivante. Enseigner, transmettre, créer ne sont pas des actes distincts, mais les mouvements d’un même souffle. Un souffle orienté vers la justice, la paix et le partage.

Son œuvre et sa trajectoire rappellent que l’art véritable ne sépare jamais l’intime de l’universel. Il relie. Il veille. Il maintient le monde ouvert, pensable et habitable. Et dans cette fidélité exigeante à l’humain, se loge peut-être la forme la plus haute de l’engagement.

Ainsi se dessine la figure d’une grande dame de notre temps : une femme attentive, engagée et visionnaire, qui œuvre sans relâche à déposer de la lumière là où elle manque, à ouvrir des chemins de connaissance et à bâtir des passerelles durables entre les générations et les peuples. Par sa pensée, son action et sa sensibilité, Fatema Binet Ouakka incarne une humanité debout, consciente d’elle-même, en marche vers la paix, la justice et le partage vivant des savoirs.

 

Yé Lassina Coulibaly

Artiste international et observateur attentif du monde,

Directeur artistique de l’ensemble polyphonique de balafons Yan Kady Faso

et de l’orchestre Afro-Jazz,

Auteur de « L’art des sons, l’art du soin, regards d’un musicothérapeute »

Entre l’Afrique et l’Europe,

Au nom de la culture africaine,

Prête sa plume comme une passerelle entre les continents,

Afin que l’art, la connaissance et la parole

Demeurent un langage vivant, partagé et universel.