«L’Afrique, dès l’origine, fut plurielle : pluralité des villages, des peuples, des paysages et des langues – langues de la savane et de la forêt, des montagnes et des plaines, langues portées par les vents du désert ou par le ressac de l’océan- Cette diversité n’était ni dispersion ni fracture : elle était richesse, harmonie complexe, polyphonie structurée. Dans cet espace, la culture cessait d’être abstraction pour devenir pratique, c’est-à-dire relation vivante à la terre travaillée, à l’effort partagé, à l’expérience accumulée. Le savoir n’y était pas un capital figé, mais un champ à cultiver, transmis par l’usage et confirmé par le temps», écrit Lassina Yé Coulibaly, homme de culture chevronné que l’on ne présente plus, dans cette profonde réflexion qui nous replonge dans les entrailles ancestrales de nos origines purement humainement africaines . Lisez plutôt !

«Université sans murs : le travail comme sagesse, mémoire des métiers et culture de l’humain, mémoire fondatrice d’un village initiateur
La parole des gestes comme contribution à la fondation d’une culture
L’université, l’initiation, où s’enracina mon apprentissage premier ne possédait ni murs pour circonscrire le savoir, ni amphithéâtres pour en ordonner la diffusion rituelle, ni diplômes pour en certifier l’acquisition selon les procédures administratives du monde moderne. Elle ne figurait sur aucune carte institutionnelle, ne relevait d’aucune autorité ministérielle, ne se réclamait d’aucune doctrine pédagogique explicitement formulée. Et pourtant, elle existait avec une évidence souveraine, à la fois humble par sa forme et totale par sa portée : elle enseignait à l’enfant et l’adolescent les connaissances du cosmos et les valeurs familiales et humaines.
Institution sans façade, mais non sans fondement, elle s’inscrivait à ciel ouvert dans la lenteur des jours, dans la respiration des saisons, dans cette durée épaisse où l’être humain ne se façonne pas par la rupture brutale, mais par la continuité patiente. « C’est en marchant que l’on trace le chemin».
C’est là que je fus instruit – moi, Yé Lassina Coulibaly – non par l’accumulation fébrile de savoirs abstraits, mais par une imprégnation progressive et organique ; non par l’énoncé autoritaire de concepts désincarnés, mais par une connaissance vécue, incorporée, inscrite dans les corps, les gestes, les regards, les silences, les rythmes mêmes du vivant, notamment au travers de l’enseignement des trésors des masques.
Le village n’était pas une institution normative assignant des places fixes aux individus, ni une machine classificatoire hiérarchisant artificiellement les intelligences. Il constituait une matrice anthropologique, un espace de transmission implicite où le savoir se déposait par sédimentation lente, au fil des générations, des métiers exercés, des récits partagés et des langues parlées. C’est là où j’ai appris l’importance et la pertinence de l’organisation collective et solidaire qui prévalait pour réaliser les travaux des champs et les soins aux animaux, ainsi que la construction des merveilleuses maisons conçues selon des règles immuables et un art assumé.
C’est là aussi que j’ai mesuré l’importance des interactions entre l’homme et le cheval. La présence de cet animal dans une cour apportait la considération à son maître… Confronté à la puissance du cheval, à ses goûts et à ses exigences, celui-ci était amené à contrôler ses propres humeurs, à maitriser ses pulsions, en un mot à être à l’écoute du cheval. C’est de ces observations qu’est née ma fascination pour le cheval, pour un animal « pas comme les autres »…
L’Afrique, dès l’origine, fut plurielle : pluralité des villages, des peuples, des paysages et des langues – langues de la savane et de la forêt, des montagnes et des plaines, langues portées par les vents du désert ou par le ressac de l’océan- Cette diversité n’était ni dispersion ni fracture : elle était richesse, harmonie complexe, polyphonie structurée. Dans cet espace, la culture cessait d’être abstraction pour devenir pratique, c’est-à-dire relation vivante à la terre travaillée, à l’effort partagé, à l’expérience accumulée. Le savoir n’y était pas un capital figé, mais un champ à cultiver, transmis par l’usage et confirmé par le temps.
Avant les livres, avant l’alphabet, avant même que la parole n’accepte la discipline des phrases et la fixité de l’écrit, il y eut l’écoute – écoute profonde, presque charnelle, par laquelle le monde s’inscrivait dans la conscience avant de se laisser nommer. J’appris avant de savoir lire ; je compris avant de pouvoir désigner. Le réel ne me parla pas d’abord par le texte, mais par la voix humaine, par la polyphonie des récits, par l’épaisseur signifiante des silences habités, par la répétition méthodique des gestes quotidiens. La parole des anciens, dense de temps vécu, ne flattait pas : elle nourrissait. « La parole du vieux est plus douce que le miel », dit-on en Afrique.
Le travail fut mon premier langage. Je l’entendis avant d’en maîtriser les mots. Il m’initia, sans violence symbolique ni contrainte autoritaire, à l’ordre du monde et à la civilisation des hommes. Dans l’effort répété, dans la fatigue acceptée, dans l’attention respectueuse portée à la matière, se déployait une pédagogie silencieuse mais rigoureuse. Le savoir s’y construisait moins par explication que par engagement, moins par discours que par participation.
J’écoutais les parents, les grands-parents, les anciens – visages façonnés par le soleil, la peine et le temps. Leur parole, sobre et mesurée, portait une science sans théorie, une sagesse sans doctrine. Ils transmettaient moins par le verbe que par la présence, par l’exemplarité, par la justesse du geste accompli. Leur enseignement ne démontrait pas : il incarnait.
Ainsi, le village devint ma première patrie intérieure. Le travail en constituait la loi silencieuse, acceptée avec la même évidence que la gravité. Il ne se négociait pas : il s’accomplissait. Il ne s’érigeait pas en valeur abstraite : il s’imposait comme condition même de la vie collective.
Dans cet univers, la vertu ne se proclamait pas. Elle ne s’exhibait ni dans les discours moraux ni dans les signes de reconnaissance sociale. Elle brûlait à bas bruit, semblable à une braise enfouie, perceptible seulement à la chaleur qu’elle diffusait. On la reconnaissait à la patience sans plainte, au sacrifice discret, au courage sans témoin. Elle n’était pas d’ordre moral, mais existentiel : elle n’ordonnait pas, elle engageait ; elle ne promettait pas, elle obligeait intérieurement. « Les harmonies du djembé les plus fortes sont celles qui battent dans le cœur».
Le travail habitait le village comme un organisme vivant. Il respirait à travers une multitude de gestes – visibles ou discrets, anciens ou renouvelés. Il passait du laboureur ouvrant la terre au forgeron donnant voix au fer ; du charpentier dialoguant avec le bois au pain qui lève lentement dans la chaleur du four, du pêcheur dialoguant avec l’eau au berger parcourant la savane ; du guérisseur maîtrisant les plantes à l’artisan façonnant la beauté à partir de la nécessité. Il vivait dans le tisserand, le tailleur, le vannier, le menuisier, le maçon, le bûcheron, l’herboriste, l’enseignant…
«La main qui donne forme à la matière donne corps aussi à l’esprit»
À l’image des grandes civilisations africaines, l’art n’y était jamais séparé de la nécessité, il en était la réponse sensible au travers de l’inspiration du poète, du musicien, du danseur…« la calebasse qui contient l’eau contient aussi le chant. »
Chaque métier portait une part du monde sans jamais s’en croire propriétaire. Le travail n’y était pas production au sens moderne, mais continuité. Il reliait les générations par une chaîne invisible : « Le monde ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants ». Il donnait une mémoire aux outils, une âme aux gestes, une histoire aux lieux. Il façonnait la matière, certes, mais surtout l’homme lui-même, en lui inculquant mesure, rigueur, humilité et sens de l’intérêt général.
Dans le village, l’homme vivait entre nécessité et volonté, entre devoir et gratitude. Chaque maison, chaque champ portait la trace de cette fidélité. La parole devenait acte, le geste devenait loi: « Ce que la bouche promet, les mains doivent l’accomplir».
Ainsi se révélait l’Afrique véritable : non comme périphérie du monde, mais comme espace de puissance humaine, de diversité culturelle, de ressources intellectuelles, scientifiques et spirituelles en devenir. Riche de ses peuples, de ses langues, de ses paysages et de sa capacité à penser l’avenir, elle portait – et porte encore – une responsabilité historique à l’égard du monde.
Le village apparaissait alors comme un livre ouvert, une université sans murs, où se lisaient la justice, la dignité et l’humanité. Par chaque geste accompli, chaque pierre posée, chaque parole transmise, il s’élevait de la simple existence à l’universel. Il enseignait la patience du temps long, la profondeur des racines et la sagesse de l’élévation.
Et aujourd’hui encore, dans les arts, la pensée critique, la science et la création africaine contemporaine, se poursuit ce dialogue immémorial entre la terre, l’homme et l’esprit – là où le travail demeure envers et contre tout, où la poésie reflète l’âme humaine, et où l’Afrique, consciente de sa valeur, se tient debout, fidèle à son héritage et responsable de son avenir. « Le savoir est comme un champ : s’il n’est pas cultivé, il ne nourrit personne ».
L’Université à ciel ouvert : tel fut le village pour l’enfant que j’étais!
Malgré cette richesse de la civilisation africaine qu’est l’initiation, la majorité de nos contemporains sont peu armés pour maîtriser leurs destinées. Ils n’ont souvent que leur courage et leurs capacités d’adaptation face à des pouvoirs étatiques s’appuyant sur les grandes lignées de familles qui détiennent la puissance de l’argent.
Bien qu’un système économique d’échanges existât antérieurement à l’ère moderne, la sagesse des anciens n’avait pas imaginé que le développement d’un commerce à l’échelle planétaire et d’une industrialisation effrénée remettrait en cause les valeurs universelles qu’elle prônait…
De nos jours, si l’on ne dispose pas de l’écoute de réseaux d’influence susceptibles de relayer les talents et les besoins de soutien des individus, notamment des créateurs, des artistes, des écrivains et des journalistes on ne peut pas lutter contre des systèmes qui obéissent à des règles cruelles et non-écrites…
C’est ce constat qui m’a incité à en savoir plus sur ces systèmes implacables.
Depuis les origines des sociétés humaines organisées, la question du pouvoir constitue l’un des axes centraux de la pensée politique, philosophique et historique. Qui gouverne véritablement les peuples ? D’où procède l’autorité réelle ? Et surtout, le pouvoir se limite aux formes visibles qu’il adopte – institutions officielles, gouvernements élus, constitutions, parlements, tribunaux – ou bien existe-t-il, derrière cette façade, des structures plus anciennes, plus discrètes et plus durables ?
À travers les siècles, une interrogation persistante traverse l’histoire des civilisations : derrière l’apparence officielle des États et des régimes politiques, existerait-il des forces invisibles, des réseaux de pouvoir continus, capables d’influencer les grandes orientations du monde indépendamment des alternances politiques, des révolutions ou des changements idéologiques ?
C’est dans ce cadre que s’inscrit la notion, à la fois symbolique et analytique, d’«Organisation non gouvernementale».
Ce concept ne désigne pas un État au sens juridique du terme, mais une constellation de lignées, de familles, de groupes d’intérêts et de réseaux transnationaux, qui traverseraient les époques sans jamais disparaître totalement, adaptant leurs formes sans renoncer à leur influence.
La permanence historique des grandes lignées de pouvoir
L’examen attentif de l’histoire mondiale révèle une constante troublante : certaines familles, dynasties et groupes d’influence ont survécu à des bouleversements majeurs que l’on croyait définitifs. Empires effondrés, monarchies abolies, révolutions populaires, luttes des classes, guerres mondiales, mutations idéologiques radicales – autant d’événements qui ont transformé les formes visibles du pouvoir sans toujours en modifier les détenteurs profonds.
De l’Europe féodale aux monarchies constitutionnelles et aux Républiques, du Royaume Uni et son Commonwealth aux États-Unis modernes, de la Chine impériale à la Chine contemporaine, du Japon traditionnel au capitalisme avancé, jusqu’aux grandes puissances du Moyen-Orient, ces lignées ont démontré une capacité remarquable d’adaptation. Elles ont su se détacher des régimes déclinants pour s’intégrer aux nouveaux systèmes, conservant leur position stratégique.
Les historiens, les journalistes d’investigation et certains chercheurs ont mis en lumière les multiples canaux par lesquels ces groupes ont exercé leur influence :
-la finance et le crédit ;
– l’industrie et les infrastructures ;
– la diplomatie et les relations internationales ;
– les institutions religieuses ou idéologiques ;
– la science, la technologie et l’éducation ;
– le contrôle des routes commerciales et énergétiques.
Cette continuité alimente l’idée que le pouvoir réel ne disparaît pas avec les formes politiques visibles. Il se transforme, se déplace, se dissimule et se reconfigure.
Origine et construction progressive de ces organisations
Leur origine exacte demeure sujette à débat. Certains en situent les premières manifestations à l’époque des grandes civilisations antiques, lorsque les fonctions religieuses, militaires et économiques étaient concentrées entre les mains d’élites restreintes. Dans ces sociétés, le pouvoir ne se fondait pas sur la représentation populaire, mais sur la maîtrise du sacré, de la force et des ressources.
D’autres analyses situent sa structuration moderne à partir de la Renaissance, période marquée par l’essor des banques, des grandes familles marchandes, des compagnies commerciales transnationales et des premiers réseaux financiers globaux. L’apparition du capitalisme, de la dette souveraine et des marchés financiers aurait profondément transformé la nature du pouvoir.
La révolution industrielle, puis la mondialisation économique, auraient ensuite renforcé ces structures invisibles. À chaque étape historique, ce système ne se serait pas imposé par une rupture brutale, mais par une accumulation lente et continue de capital, de savoir, de relations et de contrôle des ressources stratégiques.
Contrairement aux États officiels, il ne reposerait ni sur des constitutions écrites ni sur des élections. Ses règles seraient tacites, fondées sur la loyauté, la transmission héréditaire, les alliances matrimoniales, les accords financiers, et surtout une vision du long terme dépassant les cycles électoraux.
Une organisation fondée sur l’invisibilité et la délégation
L’un de ses traits fondamentaux résiderait dans sa capacité à rester hors du champ de la visibilité publique. Elle ne gouvernerait pas directement mais en déléguant le pouvoir apparent aux États officiels, leur laissant la charge d’administrer les sociétés, de gérer les crises et d’assumer la responsabilité politique.
Cette invisibilité constitue sa principale force. En demeurant dans l’ombre, elle échappe à la contestation populaire, aux sanctions électorales, aux révoltes symboliques et à la pression médiatique. Elle agit non comme un gouvernement, mais comme une architecture de fond.
Son organisation serait à la fois hiérarchisée et souple, chaque acteur occupant une fonction précise :
– influence bancaire et financière ;
– orientation stratégique des politiques publiques ;
– financement et orientation de la recherche scientifique ;
– développement industriel et technologique ;
– diffusion idéologique, culturelle et médiatique.
Cette structure fluide lui permettrait de traverser les crises, les conflits et les changements de régimes sans jamais apparaître comme une entité identifiable.
L’économie financière comme instrument de domination indirecte
Au cœur de ce système, l’économie financière occuperait une place centrale. Le contrôle des flux monétaires, du crédit, de la dette, des investissements et des marchés constituerait un levier de pouvoir bien plus efficace que la force militaire.
Par l’endettement des États, la spéculation, les crises financières orchestrées ou exploitées, et les investissements stratégiques, il devient possible d’orienter les politiques publiques sans recourir à la violence. L’économie cesse alors d’être un simple outil de production de richesses pour devenir un instrument de gouvernance globale.
Les décisions économiques déterminent les marges de manœuvre politique, sociale et même culturelle des nations.
Science, industrie et technologie : façonner l’avenir
La science et la technologie représenteraient un autre pilier fondamental de cette organisation. En orientant les financements de la recherche, en soutenant certaines innovations plutôt que d’autres, ces structures influenceraient directement le futur de l’humanité.
Santé, biotechnologies, énergie, numérique, intelligence artificielle : décider quelles technologies sont développées, accessibles ou abandonnées revient à définir les limites mêmes du progrès humain. Le progrès scientifique n’est jamais neutre ; il reflète des choix politiques, économiques et idéologiques.
Alliances mondiales et coordination discrète
À l’échelle internationale, de telles organisations s’appuieraient sur des alliances complexes dépassant les accords militaires officiels. Ces alliances incluraient des coopérations économiques, industrielles, énergétiques et stratégiques.
Des rencontres discrètes, formelles ou informelles, rassemblent régulièrement ces élites afin d’anticiper les crises, d’ajuster les stratégies globales et de définir les grandes orientations du monde à venir. La rareté des informations accessibles sur ces réunions renforce l’idée d’une séparation profonde entre le pouvoir visible et le pouvoir réel.
La communication et le contrôle du récit
Le cœur véritable du pouvoir de ce système résiderait toutefois dans la maîtrise du récit. Contrôler l’information, ce n’est pas seulement censurer, mais façonner la perception du réel.
Cette influence s’exercerait par :
– la sélection des informations diffusées ;
– la hiérarchisation des priorités médiatiques ;
– la construction de récits dominants ;
– la normalisation de certaines idées ;
– la marginalisation ou la disqualification d’autres visions du monde.
Il ne s’agit pas d’imposer directement des décisions, mais de définir le cadre mental dans lequel les sociétés pensent, débattent et agissent.
Une domination subtile de la vie humaine
L’influence de ces organisations s’étendrait progressivement à tous les aspects de la vie humaine : modes de vie, aspirations individuelles, conception du succès, rapport au travail, à la technologie, au temps et à l’avenir.
Il s’agirait d’un pouvoir lent, profond et durable, agissant moins par la contrainte que par l’habituation, l’adhésion inconsciente et l’intériorisation des normes. Il s’agit d’une domination invisible, intégrée aux structures mêmes de la société.
Une question ouverte sur le pouvoir réel
Que ce système soit envisagé comme une réalité concrète, un ensemble de réseaux d’influence ou comme une métaphore du pouvoir invisible, il pose une question fondamentale : qui décide réellement du monde dans lequel nous vivons ?
En interrogeant le rôle de l’économie, de la science, de la communication et des alliances discrètes, cette réflexion invite à développer l’esprit critique, à questionner les récits dominants et à comprendre que le pouvoir le plus efficace n’est pas toujours celui qui s’affiche, mais souvent celui qui agit en silence.
Rester humain dans le fracas du monde
Il existe des réalités fondamentales, auxquelles personnes n’échappent, qui traversent nos vies sans demander la permission. Elles ne cherchent ni notre accord ni notre confort. Elles sont là, immuables, silencieuses, et pourtant d’une puissance radicale.
La première est l’amour : un amour brut, parfois maladroit, souvent vulnérable, mais toujours révélateur. Il agit comme un miroir sans indulgence. Il nous met à nu, expose nos failles, nos manques, nos élans les plus sincères. Aimer, c’est accepter d’être vu tel que l’on est, sans décor ni masque.
La deuxième réalité est l’argent. Une force abstraite, presque invisible, mais dont l’influence est massive. Il infiltre les relations humaines, redéfinit les priorités, conditionne les choix et façonne les trajectoires individuelles et collectives. Il promet la sécurité tout en imposant la dépendance. Il rassure autant qu’il aliène. Il devient parfois un substitut au sens, à la reconnaissance, à l’amour même.
La troisième réalité est la mort. Toujours en arrière-plan, rarement regardée en face, mais omniprésente. C’est elle qui donne à la vie son urgence, sa fragilité et sa valeur réelle. Sans elle, tout serait reportage, tiède, insignifiant. Avec elle, chaque instant devient potentiellement essentiel.
À l’intersection de ces réalités naît une confusion profonde. Les récits se croisent, s’emmêlent, se contredisent. Certains sont inventés pour manipuler, d’autres sont des fictions nécessaires pour survivre. On se raconte des histoires pour tenir debout : des familles idéalisées, des identités construites sur l’illusion, des succès mis en scène pour masquer le vide. La manipulation est devenue banale. Certains vendent du rêve à ciel ouvert, sans scrupules, pendant que d’autres s’y accrochent pour ne pas sombrer.
Dans ce chaos, une identité nationaliste mal digérée peut enfermer l’individu dans une prison intérieure. Elle nourrit la peur, le rejet, la haine de l’autre, au lieu d’ouvrir à la complexité du monde et à la richesse de l’humain. Elle fige là où la vie demande du mouvement, de la nuance, de l’écoute.
La vie, en réalité, n’est jamais figée. C’est un chantier permanent. Il n’existe ni horaires fixes, ni règles universelles, ni mode d’emploi applicable à tous. Chacun avance avec ses blessures visibles ou invisibles, ses doutes persistants, ses forces fragiles. Dans ce désordre, l’essentiel devient la survie, certes, mais surtout la capacité à se protéger. Trouver un équilibre intérieur, rester debout sans se trahir, ne pas se perdre malgré le bruit, la pression, les attentes projetées par les autres et par la société.
Partout, les différences s’expriment : dans les attitudes, les comportements, les valeurs. Elles apparaissent aussi bien à la lumière du jour que dans l’obscurité de la nuit, dans les gestes que l’on voit comme dans les silences lourds de sens. Dans ce contexte, la véritable résistance n’est pas dans la confrontation permanente ni dans le bruit. Elle se trouve dans l’authenticité. Être soi, sincèrement. Être simple, profondément. Écouter les choses simples. Faire les choses simples. Refuser de se perdre dans l’ego, la mise en scène ou la quête vaine de reconnaissance.
Cette simplicité est devenue un luxe rare. Peu osent réellement emprunter ce chemin. Beaucoup préfèrent impressionner, fasciner, briller artificiellement. Pourtant, l’habit ne fait pas le moine, et les apparences mentent souvent. Derrière le vernis, il y a parfois le vide, la peur, une solitude immense qui ne dit pas son nom.
Le monde, lui, semble désormais détenu par des sphères financières abstraites, par des multinationales, par des intérêts globaux qui dépassent largement l’individu. L’humain devient une variable, une ressource, un chiffre. Face à cette machine immense et déshumanisante, rester conscient, sensible et authentique devient un acte de courage. Une résistance silencieuse, discrète, mais essentielle.
Il y a le voyage intérieur, celui que chacun est appelé à faire face à ses failles, ses peurs, ses vérités. Et il y a le voyage extérieur, souvent imposé, parfois chaotique, que l’on ne maîtrise pas toujours. Sur ce chemin, certaines personnes sont précieuses : celles qui savent écouter sans juger, analyser sans écraser, offrir un souffle, un équilibre, un refuge. Celles qui tiennent leurs paroles, qui marchent à tes côtés sans te précéder, ni te tirer en arrière. Celles qui maintiennent vivante la possibilité de l’espoir.
Parfois, un regard suffit. Un regard qui te voit vraiment. Un regard qui interroge sans condamner. Parfois, une main tendue peut te sortir du plus profond, loin de cette forme moderne d’esclavage qu’est la consommation effrénée et le marché mondial. Nous n’avons pas tous la même vitesse pour vivre. Certains ralentissent pour t’attendre, pour que vous puissiez avancer ensemble. C’est là que naît le véritable équilibre.
On va toujours plus loin lorsqu’il y a de l’écoute, de l’accompagnement, une parole sincère et une présence réelle. Cela fait un bien immense. Cela rappelle que l’on peut encore compter sur l’humain, plutôt que de ne compter que sur l’argent.
Et puis il y a cette flamme intérieure. Cet enfant invisible qui vit au plus profond de chacun de nous. Fragile, sensible, intuitif. C’est lui qui donne du sens, des sensations, une présence authentique au sein du groupe, de la famille, des amitiés, du travail. Le sentir vivant est essentiel. Pourtant, l’industrie dévastatrice, obsédée par la productivité et le profit, ignore cette dimension. Elle ne tient plus compte de la parole des anciens, de la sagesse des plus âgés, de la mémoire collective.
Rester humain, aujourd’hui, c’est peut-être cela : préserver cette flamme intérieure, écouter l’enfant invisible, honorer la parole des anciens, et choisir, malgré tout, l’authenticité, la simplicité et la présence. Contre le bruit du monde. Contre l’oubli.
N’oublions pas nos parents et grand- parents qui nous ont légué l’amour de la vie!»
Yé Lassina Coulibaly, artiste international présent sur les scènes africaines et européennes, célèbre la culture et l’art au cœur du peuple.
Auteur-compositeur de la scène internationale, il est profondément engagé dans la défense et la valorisation des cultures africaines.
De l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique centrale, de l’Afrique australe à l’Afrique du Nord, il est convaincu que le continent africain recèle un trésor inestimable pour l’humanité tout entière.
Résolument solidaire de tous les artistes qui œuvrent avec exigence et dignité, il s’engage pour le rayonnement de la culture africaine sur les scènes nationales et internationales, dans l’intérêt général.

































