Yé Lassina Coulibaly, le cheval et le Djembé : toute une histoire

«Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas ce qu’il y avait de sacré entre le cheval et ma famille. Mon père avait un lien très fort avec le monde du cheval. J’ai interrogé mon oncle afin de savoir comment c’était chez mes grand- parents et il m’a raconté qu’il y avait beaucoup d’animaux mais que le plus important était le cheval (…)Animal sacré, noble, emblématique, qui m’a amené à la pratique du djembé», raconte le monument culturel Yé Lassina Coulibaly dans ce chef d’œuvre. Lisez plutôt ! 

Yé Lassina Coulibaly, le cheval et le Djembé : toute une histoire, une culture

«Le cheval au cœur du djembé de Yé Lassina Coulibaly

La philosophie du cheval/ Le rapport de la musique et du cheval chez avec Yé Lassina Coulibaly

Animal sacré, noble, emblématique, qui m’a amené à la pratique du djembé

 J’ai eu la chance très tôt que mes parents m’aient fait découvrir la culture du cheval au sein de la famille

Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas ce qu’il y avait de sacré entre le cheval et ma famille. Mon père avait un lien très fort avec le monde du cheval. J’ai interrogé mon oncle afin de savoir comment c’était chez mes grand- parents et il m’a raconté qu’il y avait beaucoup d’animaux mais que le plus important était le cheval. Et que mon père, qui était le cadet, avait souvent le privilège d’être porté par le cheval.

Mon père qui voyageait beaucoup pour ses activités professionnelles m’amenait souvent dans ses déplacements. Toujours, il s’arrêtait dans des villages où il rencontrait des notables qui possédaient des chevaux et organisaient des spectacles qui étaient pour moi des moments magiques qui me procuraient des émotions fortes.

J’étais fasciné à la fois par la puissance et par l’élégance du cheval lorsqu’il réalisait des figures de danse… J’observais aussi la relation de respect et de confiance entre le maître, le cavalier et le cheval.

«La sensibilité du cheval aux sons et à certaines musiques»

J’avais remarqué, dès mon enfance passée entre Côte d’Ivoire, Haute-Volta et Mali, la sensibilité du cheval aux sons et à certaines musiques.

Ainsi, lorsque j’ai commencé à travailler, à Bobo-Dioulasso, j’ai économisé afin de m’acheter un bon djembé chez un maître luthier et j’ai attaché la plus grande attention à sa confection…

Je me suis renseigné sur l’essence du bois pour le fût, sur la qualité et l’origine des peaux de chèvres et d’antilopes. J’ai souhaité un arbre sucré, doux. On a cherché dans la forêt un vieux manguier qui ne produisait plus de fruits et on a ramené le tronc avec une charrette à cheval. C’était dans les années 80.

Le luthier a finalisé le fût aux dimensions que je souhaitais et l’a sculpté. Puis je l’ai amené dans ma chambre, j’ai demandé du beurre de karité à ma mère en lui disant que c’était pour ma peau. J’ai massé le bois matin et soir pendant un mois afin que le beurre de karité pénètre bien et nourrisse le bois.

J’ai appris à monter mon djembé moi-même, après avoir choisi la peau qui me convenait, car je ne voulais pas que quelqu’un d’autre le touche. Je l’ai monté et démonté jusqu’à ce que le son me convienne, puis j’ai fait brûlé de l’encens afin de purifier la pièce et que le contact entre la peau de ma main et celle de l’instrument le soit aussi

«Subjugué par sa puissance »

Je l’emmenais fréquemment dans la forêt pour jouer, c’est là que j’ai appris et testé les sons et vibrations, et imaginé un premier répertoire sur fond de chants d’oiseaux et de cris d’animaux.

J’avais en moi mon cheval imaginaire, plus fort que moi et que je ne voulais surtout pas dominer… J’étais subjugué par sa puissance, la précision et l’élégance de ses mouvements… Mais aussi par la mobilité de ses oreilles, la tendresse de son regard, son approche attentionnée et patiente de la femelle.

Afin de tester mes créations, j’ai choisi un auditoire d’enfants auxquels j’ai donné rendez-vous en fin d’après-midi dans la cour où j’habitais. Par la bouche à oreille, des enfants sont venus d’autres quartiers, parfois des enfants métisses “sans père” nés d’une mère africaine et d’un père européen. Ils attendaient un répertoire connu mais moi je souhaitais qu’ils dansent spontanément et que j’adapte les sonorités du djembé à leurs pas et leurs voix d’enfants…

Je partageais avec eux ma passion du cheval, leur parlais des courses qui se déroulaient, chaque semaine, à un endroit précis de Bobo qu’on appelait, d’ailleurs, la place du cheval. Il s’agissait de courses sans paris d’argent.

Les enfants y sont allés, ont observé les pas et les allures du cheval, et les ont intégrés dans leurs danses. Leur enthousiasme stimulait ma dextérité et mon énergie créative…

Véritable animation dans le quartier

On ne voulait pas en faire un projet, simplement l’expression du plaisir de créer ensemble, de la liberté de se mouvoir artistiquement. Ils m’ont beaucoup appris, notamment à chanter.

Cela créait une véritable animation dans le quartier au point que les grand- mères nous apportaient des gâteaux, des cacahuètes et des fruits, et que la personne qui me louait un logement m’en a offert la gratuité. En retour, je lui ramenais des fruits sauvages de mes promenades en forêts.

Ces récréations musicales sont devenues des rendez-vous réguliers attendus par les enfants et même au-delà… En effet, des spectateurs des concerts que je donnais dans des cafés théâtres, le soir, se sont intéressés à ces rencontres.

C’est ainsi que le chef de l’orchestre militaire “Les léopards” basé à Bobo nous a rejoints régulièrement pour jouer avec ses propres instruments. Il avait reçu une formation musicale au Conservatoire de La Havane et nous a fait découvrir d’autres sonorités, d’autres instruments : le saxo, la flûte traversière…

C’étaient des moments d’échanges très riches, empreints de fierté et de respect mutuels. C’était une passion, pas un travail, loin de nous l’idée d’en tirer profit…

Documentaire de deux Françaises

Parallèlement, je montais et vendais des djembés et je m’attachais à avoir une bonne forme physique en nageant en piscine avec un ami sportif.

Puis mon histoire artistique a évolué : des touristes étrangers m’ont vu danser dans des spectacles et ont souhaité me rencontrer en dehors. Alors, je leur proposais de venir nous voir jouer dans la cour.

Deux françaises qui avaient déjà monté un documentaire sur M.C Solar ont proposé d’en réaliser un sur mon expérience, mon rapport au djembé, à la musique, mon approche de la convivialité, de l’éducation, de la transmission, de l’intergénérationnel, afin de le présenter dans des festivals africains en Europe. Cela a suscité l’intérêt et, chez de nombreux musiciens, l’envie de découvrir ou perfectionner leur pratique du djembé.

Beaucoup d’européens l’ont vu et sont ensuite venus à Bobo afin de prendre des cours avec moi. Au-delà de l’art du toucher, la formation consistait à apprendre à jouer en position assise ou debout, car les sons rendus ne sont pas les mêmes…

En fin de résidence, l’enregistrement du répertoire

J’ai toujours refusé qu’ils me paient en dépit de leurs propositions. En fin de résidence, ils enregistraient le répertoire que j’avais construit avec eux. Certains me laissaient, par amitié, des cassettes de Gainsbourg, Nougaro, Jonasz, des Beattles, des Rolling Stones, Scorpion, Téléphone… J’ai même échangé un djembé de ma fabrication contre un walkman!

Ainsi, je découvrais le monde sans voyager, un univers à la fois proche et loin de moi : le jazz, le blues, la musique classique…

A l’époque, Bobo était la capitale culturelle du Burkina-Faso où se côtoyaient des touristes européens, canadiens, américains, des membres d’ONG, des coopérants… Le climat se prêtait à en faire un coin de paradis très apprécié des occidentaux. Le marché était très animé, on y entendait parler de nombreuses langues africaines et étrangères.

Orchestres et groupes de musique

Beaucoup de lieux de type café-théâtre accueillaient, selon les quartiers, des orchestres et des groupes de musique congolaise, guinéenne, malienne, ivoirienne… La scène était très ouverte.

Quand j’allais quelque part, la philosophie du cheval m’inspirait, ça m’a aidé à garder un côté sauvage, naturel mais contrôlé. J’ai continué à découvrir l’histoire du cheval au travers des récits d’épopées recueillis auprès des dignitaires coutumiers et des notables.

Afin de parfaire ma connaissance du cheval et pour le plaisir d’apprécier son élégance et sa fougue, je ne ratais pas les rendez-vous d’animations de quartier autour du cheval. Qu’il s’agisse de manifestations spontanées ou organisées, il y avait toujours à apprendre, à observer, notamment concernant le lien entre le cavalier et le cheval…

«Le cheval devenu mon talisman»

Je m’intéressais aussi à l’origine des chevaux : arabes, des plateaux mossis, soraïs, peuls, sonikés et à l’art représentant le cheval : photos, artisanat, particulièrement les objets en bronze, même si je ne pouvais pas acheter.

Plus tard j’ai pris plaisir à collectionner ces statuettes en bronze, ivoire, bois d’ébène, et souvent à les offrir, car pour moi le cheval évoquait l’Afrique que j’aimais : la grandeur des grandes familles, les fêtes traditionnelles, le faste des parures, le sens de l’humain et du partage, la convivialité des quartiers, toutes générations confondues.

Le cheval était devenu mon talisman. De fait, la passion et la sensibilité qu’ont suscitées en moi la noblesse du cheval ont, à mon arrivée en Europe, favorisé ma coopération artistique à des évènements autour du cheval.

Jean-Louis Gouraud, un des plus grands auteurs

Ma rencontre avec Jean-Louis Gouraud, un des plus grands auteurs ayant écrit sur le cheval, a constitué un moment fort de mon parcours professionnel. J’étais admiratif de ce qu’il avait réalisé par amour du cheval : son périple à cheval jusqu’à Moscou, sa récolte de fonds pour restaurer le cimetière de chevaux de Saint-Pétersbourg…

J’ai eu l’honneur, avec mon Ensemble Yan Kadi Faso, et grâce à la confiance que m’a accordée Françoise Gründ, de la Maison des Cultures du Monde, de représenter l’Afrique à la “Célébration du cheval”, soirée exceptionnelle organisée par Jean-Louis Gouraud au théâtre du Rond-Point à Paris, en 1994. Et cela parmi d’autres groupes venant de Mongolie, Russie, Inde, Corée, Amérique du Nord.

A cette occasion, j’ai été invité à jouer deux morceaux musicaux lors de la présentation du programme du spectacle, à l’émission le “Cercle de Minuit” avec Michel Field sur Antenne 2.

Echo de ma prestation artistique

Par ailleurs, deux chroniques se sont fait l’écho de ma prestation artistique : l’une de Marie-Ange Poyet dans “Le Figaro”, l’autre dans d’Adrienne Deume dans la revue spécialisée “Equus Chevaux”;

Cela m’a également conduit à me produire dans des soirées et concerts privés chez Hermès dont le cheval est l’emblème, et à découvrir le musée du cheval réalisé par cette maison de luxe.

Je remercie Françoise Gründ et Chérif Khaznadar, qui m’ont fait confiance, pour ces moments magiques de ma carrière qui m’ont conduit à Mulhouse et Monte-Carlo en présence du Prince Albert de Monaco, et pour le lien personnel que j’ai pu établir avec Jean-Louis Gouraud.

Celui-ci m’a ensuite fait l’amitié de me citer dans un de ses ouvrages “L’Afrique par monts et par chevaux” (éditions Belin). J’ai en effet créé un morceau dédié au cheval dans un CD solo de djembé qui a obtenu le “Coup de coeur” de l’Académie Charles Cros. J’intitulais ce morceau : “Söté balo korimuga la”, autrement dit “le cheval ne se nourrit pas de coton”, en écho à l’importance actuelle de la culture des denrées exportables au détriment des productions qui nourrissaient les villageois, leurs chevaux et leur bétail…

Dans la collection “Grands maîtres

Ce CD sorti sous le label Cinq planètes, dans la collection “Grands maîtres” a été salué dans des articles de journaux qui en ont souligné la qualité musicale : “Libération” (Bouziane Daoudi) et “Répertoires” revue spécialisée dans la musique classique ( E.B).

La sortie du livre de Jean-Louis Gouraud, en 2002, a fait l’objet d’une émission de radio “France Culture” au cours de laquelle il a choisi de diffuser un morceau de ma création en référence au cheval.

J’ai donc pu constater combien cette passion du cheval était universellement partagée. Et j’ai eu la chance de voir évoluer le Cadre noir de Saumur, Ecole équestre française d’excellence, et dans un tout autre registre, d’assister à un spectacle de Bartabas, fondateur du Théâtre équestre Zingaro.

Ce parcours artistique, je le dois à mes parents et grand- parents dont je suis fier de l’enseignement qu’ils m’ont prodigué notamment concernant l’histoire du cheval.

Transmission du récit épique

Présent dans les récits, les contes, les épopées des périodes de conquêtes des différents empires de la Sous-Région, le cheval a contribué à la construction de notre société traditionnelle. Sur tous les fronts, que ce soit la lutte pour la subsistance ou celle de libération des peuples.

Car le cheval cohabite avec l’homme depuis des siècles et des siècles. On retrouve, d’ailleurs, des traces de sa présence dans les fouilles archéologiques.

Le cheval accompagnait le travail de l’homme, ses déplacements et ses combats. Il était un signe de richesse et de réussite sociale et familiale.

Dans les milieux aisés, Il tenait une place importante dans les fêtes traditionnelles de mariage, de baptêmes ou de funérailles des notables. La présence de cavaliers était un honneur pour les mariés, un plaisir pour les invités, une fierté pour la famille et les proches qui, souvent avaient été solidaires afin de permettre ce spectacle accompagné de musique de danse et de chants.

A l’occasion de certaines fêtes, ces spectacles constituaient une occasion de  transmission du récit épique, toujours facteur de cohésion, d’amour, de lien entre les générations  et de meilleure communication entre les personnes.

«j’adorais voir les courses»

Pour les jeunes, s’acheter un cheval constituait un rêve, un but à atteindre. Cet objectif était de nature à canaliser l’énergie de l’adolescence. C’était un marqueur de passage à l’âge adulte et un signe de la capacité à s’organiser pour construire sa vie. Réussir cela, c’était prouver aux parents qu’ils pouvaient être fiers d’eux.

Une telle réussite donnait de l’assurance, constituait une preuve de maturité. Et puis, posséder un cheval et le monter attirait le regard des jeunes filles et suscitait intérêt et respect pour le cavalier! On en rêvait tous…

Pour les enfants, le cheval était aussi l’animal mythique qui nourrissait leur imagination et accompagnait leurs jeux… Quels enfants n’ont pas fait la course en chevauchant des morceaux de bois décorés de tissus en guise de crinières et de queues!

Les enfants aimaient lui rendre hommage en le représentant dans leurs dessins, en fabriquant de petits objets, des statues à son image.

Moi, j’adorais voir les courses qui se tenaient, une fois par semaine, avec des cavaliers qui rivalisaient d’habileté et de recherche pour parer le cheval des plus beaux atours.

Le cheval forçait surtout l’admiration par son élégance

Les cavaliers étaient choisis par les notables pour présenter des spectacles d’acrobatie et de voltige accompagnés de musique qui mettaient en valeur l’élégance et la noblesse du cheval et soulevaient l’enthousiasme des spectateurs.

S’en suivaient des rencontres départementales, sur plusieurs jours avec de magnifiques chevaux de races différentes. J’étais attiré, émerveillé dès que je voyais un cavalier. On ne ratait pas une séance d’entrainement.

Ces cavaliers initiés illustraient bien le rapport interdépendant de l’homme et du cheval, fait d’attention, de patience, de connivence et de respect.

J’ai toujours remarqué que si le cheval en imposait par sa stature, il forçait surtout l’admiration par son élégance, sa distinction, sa fougue et son intelligence. Sa présence, au sein d’un groupe, suscite souvent l’apaisement et le rapprochement…

Le cheval, l’emblème de l’intelligence, l’allié de l’homme

La contribution du cheval au développement de notre civilisation ne se situe pas seulement au plan de la culture et de l’art populaire. Elle concerne également le développement économique.

En effet, nombre de métiers artisanaux et d’activités y sont liés : les tisserands, les teinturiers, les tanneurs, les soigneurs qui avaient la connaissance des plantes correspondant aux besoins du cheval, les maîtres du feu, forgerons et maréchaux-ferrant, sans oublier les maîtres de l’eau, chercheurs de sources qui se déplaçaient sur de longues distances à cheval et faisaient confiance à celui-ci pour les aider à repérer les zones  humides.

Il ne faut pas oublier qu’avant l’arrivée des véhicules à moteur, le cheval, avec le chameau et l’âne, était le principal moyen de se déplacer et de transporter des marchandises.

En un mot le cheval était l’emblème de l’intelligence, l’allié de l’homme. C’était une fierté d’avoir un cheval et de montrer sa capacité à s’occuper et à prendre soin d’un animal aussi noble.

«Dans mon travail artistique, la noblesse du cheval»

Pour preuve de l’importance du cheval en Afrique de l’Ouest, les anciennes armoiries de la Haute Volta ne mettaient-elles pas en valeur deux fougueux étalons? Et le trophée du festival panafricain de cinéma de Ouagadougou, le Fespaco, ne représente-t-il pas la reine Yennega montée sur un étalon?

Pour ma part, j’essaie de saluer, dans mon travail artistique, la noblesse du cheval.

Toujours associé à mes émotions et au voyage spirituel que j’effectue à travers les forêts ou les rivages de l’océan, ou le pays de mes ancêtres, quand je compose ou joue du djembé, le cheval reste un compagnon fidèle et ma source sacrée d’inspiration…

 

Yé Lassina COULIBALY

06 76 03 71

Site officiel : www.yelassina.com»

Artiste auteur-compositeur interprète

Musicothérapie sociétaire de la SACEM, ADAMI, SPEDIDAM, Union des Artistes Burkinabés

Chevalier de l’ordre du mérite, des lettres et de la communication (agrafe musique et danse) du Burkina-Faso».

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