L'intarissable Yé Lassina Coulibaly aborde dans cette lettre à la jeunesse africaine les conflits autour des héritages

A quoi la richesse de l’Afrique sert-elle? L’insuffisance de services publics, d’infrastructures, d’établissements d’enseignement et d’instruction reste criante… Si l’Afrique est riche, il faut que les populations en bénéficient, que ceux qui ont le pouvoir, politiques ou chefs coutumiers, l’exercent au profit du peuple! Comment faire comprendre à certains dirigeants que respecter et développer des projets valables, initiés par ceux qui les ont précédés, n’est pas un déshonneur, au contraire! Effacer et repartir à zéro, après chaque élection, se fait presque toujours au détriment du peuple. Plus de précisions dans cette lettre à la jeunesse africaine «La question de l’héritage de nos parents et de nos ancêtres», de l’intarissable et monument de la culture africaine, Yé Lassina Coulibaly.

L’intarissable Yé Lassina Coulibaly aborde dans cette lettre à la jeunesse africaine les conflits autour des héritages

«Lettre à l’écoute du cœur  de la jeunesse africaine – La question de l’héritage de nos parents et de nos ancêtres»

Très tôt, j’ai été choqué de voir autour de moi des familles se déchirer sur la question de l’héritage, au point de faire appel à l’administration ou à la justice, voire de recourir aux chefs coutumiers, lorsque les conflits devenaient violents jusqu’à la haine… “c’est au singe de faire des va-et-vient sinon la colline est immobile…”

Je voyais que chacun cherchait à tirer un profit personnel des  terres (champs, vergers) , maisons, argent,  véhicules,  matériels, animaux qui constituaient le patrimoine du parent défunt. Finalement, faute d’accord entre les héritiers et parce que le partage était compliqué entre les nombreux enfants, tout était vendu.

De plus, cet éparpillement du patrimoine s’accompagnait souvent d’un éclatement de la famille. Je voyais combien l’égocentrisme et l’appât du gain pouvaient faire des ravages…

Refus du partage de l’héritage du père en accord avec les frères et sœurs

Certains oncles et tantes indélicats détournaient de leur sens de vieilles coutumes afin de dépouiller leurs neveux et nièces; ils en faisaient un véritable fonds de commerce.

Personnellement, en tant qu’aîné des garçons de la famille, j’ai refusé en accord avec mes frères et soeurs, le partage des biens au décès de notre père, Sékou Coulibaly, afin de préserver leur entité au service de l’ensemble de la famille et de nos descendants…

En outre, la famille était contrainte à l’organisation de funérailles et de sacrifices qui n’en finissaient pas et qui étaient coûteux pour les enfants et les proches, qu’ils en aient eu, ou non, les moyens…

L’horreur de l’hypocrisie et de la méchanceté

L’hypocrisie et la méchanceté me faisaient horreur et mon regard d’enfant et d’adolescent jugeait sévèrement ces pratiques. La vie et l’expérience m’ont rendu plus indulgent mais je continue à penser que nous avons un devoir de mémoire des défunts ainsi que celui de conserver et faire fructifier leur patrimoine de génération en génération.

Car le patrimoine d’une famille c’est aussi, au-delà des biens matériels, le fruit de toute une vie de travail souvent laborieux et pénible… Il témoigne de l’intelligence, de la noblesse et de la puissance de la famille.

En effet, nul n’est besoin d’être riche pour transmettre des valeurs telles que le respect, l’honnêteté, la liberté, le courage, la rigueur, la persévérance qui prévalent dans l’organisation, le savoir-faire et le savoir-être d’une famille.

Le trésor de pouvoir compter sur les autres

“L’homme riche n’est pas celui qui a de l’or plein ses caisses. Le véritable trésor, c’est de pouvoir compter sur les autres…”

L’éducation traditionnelle s’appuyait beaucoup sur les qualités de gestion et les capacités d’adaptation des anciens pour traverser les épreuves, résister face à l’adversité. Je me souviens que cela nous rendait fiers d’appartenir à cette lignée, nous donnait confiance en l’avenir, nous emplissait d’une énergie positive pour aller de l’avant…

Il est également fondamental de perpétuer le savoir-faire de l’artisanat, notamment celui qui est adapté à notre mode de vie et au climat. Pour exemple, les charpentiers savaient quelle essence de bois utiliser pour les constructions un peu importantes. Or, la déforestation a entraîné une pénurie de bois et d’eau au Faso.

Consommation locale dans l’héritage de nos ressources naturelles

Outre l’impact sur les techniques de constructions, la déforestation a des conséquences désastreuses sur le bien-être et la santé des habitants pour lesquels la forêt était source de bienfaits.

L’héritage de nos ressources naturelles devrait nous inciter à privilégier la consommation locale et à limiter celle issue des produits importés. ” Dans le monde d’aujourd’hui, même les hommes chaussés se font piquer par des épines, à plus forte raison ceux qui vont pieds nus…”

Cet enseignement de l’héritage du savoir-faire et du savoir-être est capital pour que la jeunesse acquiert des repères et s’approprie les valeurs qui sont le fondement de la famille.

La conservation et la fructification du patrimoine fait partie de l’école de l’Initiation, au même titre que la connaissance des astres. On retrouve cette préoccupation, en France, avec les “Compagnons du tour de France” et le label du “Meilleur ouvrier de France”. De nombreuses régions, dont l’Alsace, possèdent leur éco- musée des métiers traditionnels.

Source de désespoir lorsque la femme n’accouchait que de filles

Il faut reconnaître que, de nos jours, selon les territoires, ce n’est pas tâche facile pour les parents d’enseigner la mémoire… C’est néanmoins nécessaire si l’on veut transmettre à la jeunesse une identité culturelle, pas celle qui enferme mais celle qui favorise l’autonomie de l’individu au sein du groupe, afin que lui-même en enrichisse le patrimoine.

Je voudrais évoquer ici la question de l’héritage des filles dont certaines familles éloignent celles-ci. Ma propre mère, Yé Coulibaly, et ses sœurs ont été victimes de cette pratique lorsque, à la mort de leur père dont la situation était prospère, leurs oncles et cousins paternels se sont appropriés tous les biens de celui-ci.

Autrefois, il arrivait dans certaines familles, que lorsque la femme n’accouchait que de filles, cela était source de désespoir parce que la fille, en se mariant, allait quitter sa famille pour en rejoindre une autre, mettant ainsi en péril la transmission du nom du père. En outre, dans une société majoritairement rurale, on avait besoin de la force physique des garçons pour les travaux des champs et, antérieurement, pour se battre et défendre le territoire lors des grandes conquêtes.

L’honneur de la famille reposait sur la naissance  de garçons

Cet acharnement à faire reposer l’honneur de la famille sur la naissance de garçons entretenait la polygamie à outrance,  au détriment de l’équilibre de la famille déjà constituée. Et parfois, l’enjeu du garçon à tout prix, garant de sa propre sécurité matérielle, faisait que la femme cautionnait ces pratiques. Cela n’était, d’ailleurs, pas que du bonheur pour les garçons, souvent prisonniers des attentes parentales et du groupe…

Heureusement, l’évolution de la société a fait reculer ces perceptions et permis de considérer chaque naissance comme un évènement porteur d’espoir.

Mais c’est l’illustration même de l’impact de certaines traditions dont la pratique a dérivé vers l’injustice… Quand la noblesse des traditions n’est pas bien enseignée, il y a risque d’en falsifier et détourner le sens. Et cela affaiblit la société.

Garçons ou Filles naissent avec leur étoile dans la vie

Ce qui pouvait se comprendre il y a encore quelques décennies n’a plus de raison d’être aujourd’hui où la science, la technologie ont fait évoluer la société, et où le travail n’exige plus la même force physique, ni les mêmes compétences.

Tous les enfants, garçons ou filles, naissent avec leur étoile dans la vie. Ce n’est pas le genre qui fait la qualité et la valeur de la personne. D’ailleurs, la fierté de la famille repose parfois sur les filles! “La connaissance n’a ni odeur, ni couleur…”

La bravoure, le courage, l’intelligence ne sont pas l’apanage des hommes… L’audace appartient aussi aux femmes, mais force est de constater que lorsqu’elles en font preuve, y compris en Occident, elles n’en reçoivent pas toujours la même reconnaissance… Pourtant, dans le passé, les femmes “éclaireuses de l’avenir”, qui accompagnaient  les conseillers dans les cours royales, avaient une grande audience.

Des femmes résistantes à la pénétration coloniale

Des exemples historiques montrent que l’impact de leur action a souvent été minoré : les femmes qui ont résisté à la pénétration française en Afrique au 19ème siècle comme celles engagées dans la Résistance à l’occupation allemande en France, ou bien, leurs prouesses transformées en légendes : les amazones du Royaume du Dahomey, actuel Bénin, ou en épopée teintée d’intervention divine comme  Jeanne d’Arc, en France.

L’essentiel, c’est la personnalité, le courage, et les femmes n’en manquent pas. Ne négligeons pas cette richesse!

Le  fond  de ma pensée, c’est qu’il faut lutter contre l’aliénation aveugle à des pratiques traditionnelles opportunistes, figées et vidées de leur sens… Toute tradition doit évoluer afin de ne pas disparaître.

La jeunesse africaine n’a pas besoin de la guerre des classes

La guerre des classes, c’est vieux comme le monde, la jeunesse africaine n’a pas besoin de ça en ce moment.

Il faut des institutions et des nations fortes et unies, débarrassées de la guerre entre les ethnies : c’est  la reconnaissance des compétences de chacun qui est essentielle, indépendamment de l’ appartenance à telle ou telle ethnie…  Le favoritisme témoigne d’un état d’esprit lamentable et constitue  un frein à l’émergence d’une société moderne et équitable.  Cette manière de fonctionner nous affaiblit et favorise l’intrusion de l’extérieur qui a bien compris les failles du système… La crédibilité de nos  relations à l’international en est fragilisée, Nelson Mandela en avait pleinement conscience. De même, la grande diva  qu’était Myriam Makéba était sensible à tous ces problèmes et son courageux engagement était salué bien au-delà des frontières de l’Afrique.

“Le ventre creux n’a pas d’oreille.”

Rompre avec ces pratiques de préférences ne signifie en rien renoncer à l’identité culturelle d’un pays. Les valeurs qui nourrissent cette identité sont avant tout portées et transmises par l’homme, d’où la nécessité d’apporter le plus grand soin à l’éducation des enfants et des jeunes. “Le ventre creux n’a pas d’oreille…”

A mon humble niveau d’artiste auteur-compositeur, j’ai toujours privilégié l’esprit et les compétences dans mes choix de musiciens et chanteurs de mon Ensemble musical Yan Kadi Faso. Ma démarche initiale de recherche artistique en Afrique s’est d’ailleurs effectuée auprès de toutes les ethnies, dans les villages reculés du Burkina-Faso.

Nous naissons tous avec des atouts et des capacités propres. Il est du devoir de la société de croire au talent de la jeunesse, de lui faire confiance, de l’intégrer dans le monde de la connaissance et du savoir, de lui permettre de voyager et de s’enrichir d’autres cultures, d’autres manières de faire et de penser… En un mot de l’accompagner dans sa construction personnelle.

Le développement participe à l’existence d’un socle commun

L’instruction, l’éveil à la conscience et à la créativité, le développement du sens critique font aussi partie d’un héritage universel, en ce sens qu’ils participent à l’existence d’un socle commun. Et c’est le pays entier qui, ensuite, bénéficie des bienfaits de cette éducation.

Les anciens savaient que la jeunesse c’est l’avenir… Autrefois, on donnait des parcelles de terre pour aider les adolescents à démarrer dans la vie, ou bien on les soutenait pour trouver un premier emploi et se construire. Aujourd’hui, les adultes parlent, critiquent la jeunesse mais ne lui donnent pas toujours les moyens de réussir.

Loin de moi l’idée de critiquer les bénédictions dont on entoure les jeunes, mais force est de constater que ceux-ci ont surtout besoin de conseils et de soutien matériel…

Davantage d’églises-mosquées que d’écoles dans les villages

Heureusement, les familles sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience de l’importance de l’instruction et de l’éducation dans la construction de l’avenir de leurs enfants. C’est aux pouvoirs publics d’encourager leurs efforts afin qu’aucun jeune ne soit à la dérive et qu’aucune force vive ne soit laissée à l’abandon…

Or, on trouve davantage d’églises et de mosquées dans les villages que d’écoles et de centres de formation et d’accompagnement de la jeunesse.

A quoi la richesse de l’Afrique sert-elle? L’insuffisance de services publics, d’infrastructures, d’établissements d’enseignement et d’instruction reste criante…

La richesse de l’Afrique doit profiter aux africains

Si l’Afrique est riche, il faut que les populations en bénéficient, que ceux qui ont le pouvoir, politiques ou chefs coutumiers, l’exercent au profit du peuple!

Comment faire comprendre à certains dirigeants que respecter et développer des projets valables, initiés par ceux qui les ont précédés, n’est pas un déshonneur, au contraire! Effacer et repartir à zéro, après chaque élection, se fait presque toujours au détriment du peuple.

Le changement n’a de sens que s’il est porteur d’espoir et d’égalité. C’était le message de Thomas Sankara lorsqu’il voulait faire du Burkina Faso un Etat souverain et garantir l’indépendance économique  au profit du peuple, et de Norbert Zongo qui  mettait en lumière le monde du travail par rapport au capitalisme, et rendait son écriture journalistique accessible à la jeunesse afin qu’elle comprenne les enjeux  économiques et sociétaux de l’avenir de leur pays…

En finir avec les coupures électriques et d’eau sera un pas vers plus de dignité

En finir avec les coupures électriques et d’eau, avec les rues non éclairées la nuit et défoncées par les pluies, dans les quartiers populaires, serait déjà un pas vers la prise en compte des conditions de vie et de la dignité des plus pauvres…

 

Personnellement, j’ai choisi l’art et la musique afin de transmettre notre patrimoine culturel, en touchant le cœur   des gens pour les sensibiliser à la grandeur de l’Afrique et à ses valeurs d’humanité, de fraternité, de solidarité  et de générosité, et de leur faire prendre conscience de la richesse de la diversité culturelle que j’essaie de faire  rayonner dans mon répertoire musical.

L’art c’est le fruit de la société, de ce qui nous a été légué pour vivre ensemble. “L’accord de la kora, l’accord du piano, rien ne vaut l’accord des hommes…”

L’Afrique est très riche, très puissante dans beaucoup de domaines. Tout l’héritage que nous ont légué nos parents et grand- parents, au pied du baobab, est un immense trésor de connaissances inépuisables.

Valoriser l’héritage intégrateur

Les enfants qui, de par leur naissance, n’ont pas accès à ce trésor il ne faut pas les abandonner au monde de la consommation, il faut que l’on s’entre-aide afin de leur donner la force et l’espoir.  On doit valoriser cet héritage en intégrant tout le monde.   C’est en progressant ensemble qu’on fera l’Afrique de demain…

Il faut se décomplexer, savoir se développer sans se fermer aux apports d’autres pays ou continents, mais dans le cadre de relations économiques plus respectueuses et égalitaires. Et, dans la stratégie de développement, prévoir la répartition sociale des fruits de la croissance.

Ne pas brader les trésors de l’Afrique, notre héritage!

S’il y a un frein au développement quelque part, il va falloir que la jeunesse trouve les solutions que n’ont pas trouvées, ou cherchées, leurs aînés… Et je ne doute pas de la volonté et de la détermination des dirigeants et des élites de nos pays pour prendre en compte les attentes des populations en termes d’autonomie et de considération. On ne doit pas brader les trésors de l’Afrique, c’est notre héritage!

“Si tu abandonnes ton chien méchant, c’est le chien méchant de quelqu’un d’autre qui va te mordre…”

 

Yé Lassina Coulibaly»

 

2 Commentaires

  1. Brillant intéressant et pertinent texte, pourquoi ne pas en faire un livret à l’adresse de la jeunesse africaine en particulier et celle du monde en développement en général. Merci pour ton brillant exposé

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