D. Sylvie Yaméogo/Bassono, chargée du Programme national de biodigesteurs du Burkina Faso (PNB-BF)

Le biodigesteur qui permet en milieu rural d’avoir accès à une énergie propre pour la cuisson et l’éclairage ; d’avoir sa propre «usine de fabrication d’engrais» ; d’améliorer le cadre de vie ; de réduire les risques liés aux maladies respiratoires et oculaires dues à la fumée ; d’accroître ses revenus grâce à une meilleure productivité et à la vente du compost. Mais, «surtout, ce bijou technologique est fait pour soulager les femmes».

D. Sylvie Yaméogo/Bassono, chargée du Programme national de biodigesteurs du Burkina Faso (PNB-BF)

Et c’est pourquoi, dans le cadre de notre célébration du 8 mars sous le thème de l’inclusion des femmes dans le secteur de l’énergie, nous avons choisi d’en parler avec D. Sylvie Yaméogo/Bassono, chargée du Programme national de biodigesteurs du Burkina Faso (PNB-BF). Nous proposons ici de tout savoir sur le biodigesteur, son impact socioéconomique avec cette spécialiste chevronnée de la question. Grand entretien exclusif. 

Burkina Demain : Vous êtes depuis 2014 chargée de programme au Programme national de biodigesteurs. Comment cela s’est-il passé ? Aviez-vous le profil de l’emploi ?

D.Sylvie Yaméogo : J’ai été recrutée au Programme national de biodigesteurs du Burkina Faso (PNB-BF) en 2011 comme chargée de communication, promotion marketing. En 2014, suite aux différentes évolutions au sein du programme, le poste de chargé (e) de Programme a été ouvert en interne à l’ensemble de l’équipe. J’y ai postulé parce que je pensais avoir les compétences pour et surtout parce que je pouvais à ce niveau de responsabilité, apporter beaucoup plus à la construction du secteur de la technologie au Burkina en particulier et en Afrique, en général.

Vous êtes dès lors une actrice clé du Programme national biodigesteurs. Quelles ont été principales réalisations du Programme au cours de ces dernières années (des chiffres) ?

Beaucoup de choses ont été réalisées depuis ces dix dernières années grâce au Gouvernement et à ses partenaires. En termes de chiffres je pourrai évoquer entre autres :

–  la réalisation de plus de 14 000 biodigesteurs qui permettent à plus de 80 000 personnes d’avoir accès à une source d’énergie propre et à un engrais organique (CompostA+) de grande qualité ; faut rajouter que ce parc fait du Burkina le leader en termes de nombre de réalisations de biodigesteurs en Afrique de l’ouest et du Centre et le troisième pays à l’échelle de l’Afrique ;

– la mise au point et l’introduction sur le marché en 2015, d’un nouveau modèle de biodigesteur (Faso Bio-15) moins coûteux, plus facile d’exploitation et plus productif ;

– l’appui à l’émergence de (13) Entreprises de construction/maintenance des biodigesteurs, une (1) entreprise de fournitures services après-ventes et cinq (5) entreprises de production/commercialisation d’accessoires de la technologie ; le chiffre d’affaire pour ces entreprises est estimé à 900 450 000 F CFA pour les ECB et 896 848 200 FCFA pour les Fournisseurs d’accessoires

– le recours de plus en plus important au compost du biodigesteur. Des enquêtes de satisfaction menées en 2017 et 2018, il ressort que les utilisateurs de biodigesteurs ont réduit de 40 % leurs besoins en engrais chimiques grâce à la technologie ;

– l’enregistrement en 2014, du programme au Mécanisme de Développement Propre (MDP) qui a permis la mise sur le marché des Unités de Réduction Certifiées d’Emissions (URCE) qui ont généré plus de 300 000 000F CFA sur les trois enquêtes carbones réalisées en 2017, 2018 et 2019. Ces ressources contribuent depuis 2020 au fonctionnement du programme.

– la prise en compte de la technologie du biodigesteur dans la Réduction des Émissions dues à la Déforestation et à la Dégradation des Forêts (REDD+)

– le développement d’une   expertise nationale qui est sollicitée par la plupart des pays de la sous- région ouest africaine ;

-le développement d’une gamme d’emplois verts décents : Maçon technico-commercial, d’Agent d’Appui Conseil aux Ménages, d’Opérateur Conseiller aux ménages et de Force de vente ;

-la mise en place de l’Alliance pour le Biodigesteur en Afrique de l’Ouest et du Centre (AB/AOC) sous le leadership de SEM Président du Faso avec Ouagadougou comme siège de l’organisation.

Comme vous pouvez le constater, le programme a véritablement travaillé pour faire de la technologie un outil de transformation du système de production familial. Bien entendu, de nombreux défis restent à relever pour accroitre l’accès de la technologie au plus grand nombre de burkinabè.

Le président Kaboré avait promis réaliser 40 000 biodigesteurs au cours de son mandat passé. Techniquement, qu’est-ce qui explique qu’on n’ait pas pu réaliser cette ambition ?

Parce qu’il en faut plus que le techniquement ! Sur les 40 000 biodigesteurs nous avons pu atteindre un taux de réalisation d’environ 25%. Parmi les raisons qui ont limité l’atteinte de cet objectif, c’est surtout la question financière. Le programme a manqué de ressource pour accompagner l’action des Entreprises de Construction de Biodigesteurs à accroitre leur production. Ce n’est pas pour défendre le Gouvernement mais à décharge, les réaménagements budgétaires liés à l’insécurité ont joué d’une façon générale sur l’ensemble des budgets.

Cependant, cet engagement est toujours d’actualité et le Président dans son nouveau pacte social avec le peuple du Burkina le précise bien. Nous avons bien l’intention d’en faire bénéficier aux 30 000 autres ménages.

 

N’y-a-t-il pas aujourd’hui un désintérêt des Burkinabè vis-à-vis du biodigesteur avec l’engouement pour l’énergie photovoltaique ?

Ce n’est pas ce que j’ai constaté. Je pense surtout qu’il y a un besoin complémentaire parce qu’au plan technologie, l’une ne peut pas se substituer à l’autre. En tant que Programme nous travaillons à un mix énergétique pour apporter des réponses les plus complètes et à moindre coût aux besoins des ménages.

Comment faut-il s’y prendre pour avoir un biodigesteur ?

Rien de plus facile. Il faut prendre attache avec les entreprises de construction de biodigesteurs qui interviennent dans les 13 régions du Burkina Faso.

Au niveau du programme nous pouvons faciliter la mise en lien à travers notre Centre d’Appel Client : +226 63 23 23 44 ou +226 64 11 88 88.

Quels sont les avantages du biodigesteur ?

Les avantages de la technologie du biodigesteur sont si nombreux. Ce sont nos clients/bénéficiaires qui en parlent le mieux. Un de nos clients nous disait que les avantages du biodigesteur sont comparables aux tâches du plumage d’une pintade. C’est-à-dire innombrable.

C’est une technologie qui permet d’avoir accès à une énergie propre pour la cuisson et l’éclairage, d’avoir sa propre « usine de fabrication « d’engrais », d’améliorer le cadre de vie, de réduire les risques liés aux maladies respiratoire et oculaires dues à la fumée, d’accroitre ses revenus grâce à une meilleure productivité et à la vente du compost, etc

Mais surtout, ce bijou technologique est fait pour soulager les femmes et ça, je voudrais insister sur ce point. Je voudrais alors inviter les hommes à offrir des biodigesteurs aux femmes en milieu rural à l’occasion de la Fête du 8 mars.

Il y a quelques années, c’est la Boucle du Mouhoun « grenier du Burkina » qui disposait du plus grand nombre de biodigesteurs installés, suivi du Centre-Ouest et d’autres régions. Quelle est la situation aujourd’hui ?

La Boucle du Mouhoun détient toujours le plus grand parc de biodigesteurs au Burkina avec plus de 2700 installations. Elle est suivie du Sahel avec 2300 et du Centre-Ouest avec 2 250 biodigesteurs à son parc.

Quel a été l’impact du Covid-19 dans la mise en œuvre des activités du Programme National de Biodigesteurs ?

Les conséquences de pandémie se sont fait ressentir d’abord au niveau opérationnel dans un premier temps en limitant les activités des ECB. Puis il a fallu s’adapter pour les accompagner au respect des mesures barrières. Nous avons une activité pour laquelle nous devons être en contact avec les populations alors c’est à nous de prendre des mesures pour que ce contact se fasse dans des conditions qui n’affectent aucune des parties.

Au niveau institutionnel, les signatures de partenariats surtout avec les partenaires extérieurs ont accusés des retards avec des conséquences bien entendu sur les performances du Programme et des entreprises.  

Qu’en est-il du problème sécuritaire avec les attaques terroristes ?

La question sécuritaire est un problème qui affecte humainement tout burkinabè et c’est très pénible comme vécu.

Au niveau de notre secteur d’activité nous avons des clients, des collègues maçons qui ont perdu la vie au cours de ces évènements. Je leur rends hommage et m’incline sur leurs mémoires et sur celles de toutes les victimes de ces attaques.

Des entreprises se sont délocalisées et nous avons également enregistré des abandons au niveau de l’activité. En conséquence, les chiffres d’affaires de certaines ECB ont baissé de plus des 2/3.

La coopération néerlandaise soutient-elle toujours le Programme à travers la SNV ?

Oui. Le Royaume des Pays-Bas poursuit son soutien au PNB-BF à travers l’assistance technique qu’apporte la SNV et nous espérons très bientôt à travers un nouveau programme régional qui couvrira le Burkina Faso, le Mali et le Niger.  Notre pays servira de modèle pour aux deux pays cités qui s’engagent nouvellement à faire la promotion de la technologie du biodigesteur à travers des programmes nationaux.

L’Alliance pour le Biodigesteur en Afrique de l’Ouest et du Centre dont la 1ère réunion du Conseil des Ministres vient de se tenir le 18 décembre 2020 est également est centre d’intérêt pour les Pays-Bas.

Le Burkina Faso et la communauté internationale célèbrent cette semaine la Journée internationale de la femme. Comme thème, l’on parle d’inclusion numérique de l’autre moitié du ciel en vue de favoriser son inclusion financière. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une thématique très importante pas seulement pour la rhétorique mais en ce qu’elle contribue à transformer la vie des femmes et à lever certaines barrières sociales qui nous enferment entant que femme. Le numérique offre un peu plus d’espace, un peu de mou à l’intérieur de tous ces nœuds physiques, psychologiques, sociaux, etc… le numérique facilite le partage et l’accès à l’information, à des marchés, à des produits ; donne de la visibilité…. Et cela parfois juste à travers un petit objet d’à peine 200 g que l’on tient dans nos mains. Je veux parler du téléphone portable. Vous vous imaginez le nombre de ventes en ligne que font des femmes, la connaissance et surtout la possibilité de partager nos vécus avec d’autres femmes partout dans le monde. Maintenant c’est aussi travailler à rendre accessible ces espaces, à les sécuriser et à s’adapter à leur fonctionnement pour transmettre et valoriser les compétences.

Au niveau du Programme nous avons digitalisé un nombre important d’outils que nous utilisons justement pour permettre de toucher des personnes auxquelles nous n’avons pas accès autrement et notamment les femmes. C’est sûr que sur le numérique on n’a pas encore fini d’en parler.

Ne faut-il pas parler aussi d’inclusion énergétique pour parvenir à cette inclusion financière ?

Complètement ! L’énergie, c’est le moteur. Et pour que tout cela soit productif nous devons l’inscrire dans une vision de durabilité. C’est ce que nous essayons de faire à travers la promotion de la technologie du biodigesteur.  

Combien de femmes possèdent-elles aujourd’hui leurs biodigesteurs qui participent aussi à l’accès aux services énergétiques en milieu rural ?

Au moins 15 000 femmes ont été formées à l’entretien et à l’utilisation du biodigesteur depuis la création du Programme.

Les femmes chef de ménage qui disposent de biodigesteur ne sont pas nombreuses au niveau de notre base de données.

Parmi les responsables d’ECB nous avons une femme battante à la tête d’une des entreprises coopératives dans la région du Centre-Ouest. Il s’agit de l’entreprise Nuna Biogaz. Depuis onze ans elle travaille dans le secteur de la technologie et c’est un modèle dont devrait s’inspirer les jeunes promoteurs.

L’inclusion énergétique des femmes burkinabè et africaine ne passe-t-elle pas par un grand engagement des femmes leaders comme vous dans le secteur ?

C’est sûr que s’engager permet de faire avancer les choses. La « méthode colibri », c’est la clé. Que chacune, chacun à son niveau fasse sa part. Et c’est ma philosophie. Faire ma part et bien le faire. Après, c’est aussi avec les actions des autres que l’on parvient au résultat. Beaucoup de choses restent à faire pour parvenir à l’inclusion énergétique des femmes au Burkina et en Afrique. La technologie du biodigesteur permet de contribuer à cet objectif et avec l’équipe nous travaillons à ce que les femmes puissent également bénéficier des avantages qu’offre cette technologie.

Personnellement, qu’attendez-vous faire en tant que femme leader dans le secteur pour favoriser l’accès des femmes aux services énergétiques ?

La première chose, c’est de veiller à ce que mon niveau de connaissance des besoins des femmes soit en accord avec leurs besoins effectifs pour ensuite pouvoir défendre leur point de vue et l’accorder aux décisions qui sont prises en leur nom et pour elles. C’est un exercice difficile qui consiste à éviter de se retrouver déconnectée de cette réalité. C’est pourquoi au niveau du programme nous accordons de l’importance à entretenir une relation avec les ménages et aux retours d’expériences.

L’option du Burkina en faveur de la promotion des énergies renouvelables dont fait partie le biodigesteur est-elle un atout sur cette question de la lutte pour l’accès des femmes à l’énergie ?

Absolument. Si le politique ne soutient pas l’action des techniciens en favorisant la création d’un environnement favorable c’est difficile de parvenir à des résultats et vice versa. Au niveau du PNB-BF le Gouvernement s’est toujours montré favorable à nous soutenir même si beaucoup de choses restent encore à faire.

Aucune femme n’a encore été portée à la tête du département de l’énergie, des mines et des carrières depuis sa création il y a maintenant plusieurs décennies. Avez-vous espoir qu’une femme puisse l’occuper un jour ?

Il n’y a pas que le ministère des Mines et des Carrières où il n’y pas eu de femmes à la tête, je pense !

Je suis convaincu qu’une femme peut être tout ce dont elle rêve. Occuper n’importe lequel des postes ministériels, présidentiel et n’importe quel autre poste de direction. Malheureusement, ma seule conviction ne suffit pas……

Alors, oui je rêve qu’il y ait plus de femmes aux postes de direction à des hauts niveaux et qu’elles servent de modèle. Qu’elles inspirent les femmes mais surtout les hommes. Je rêve que des journalistes n’aient plus à poser cette question parce que l’accès aux postes serait basé sur les compétences, quel que soit le genre.

Entretien réalisé par Martin Philippe

Burkina Demain

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